Mamadou Mbaye, l’ingénieur financier sénégalais qui a porté l’ambition d’un fonds souverain à Djibouti

On le classe parmi ces profils financiers sénégalais capables de concilier rigueur quantitative, discipline de gouvernance et compréhension fine des enjeux de développement. Polytechnicien et diplômé de l’ENSAE Paris, Mamadou Mbaye s’est construit sur une trajectoire d’excellence académique, avant d’évoluer dans des environnements exigeants où la gestion des risques, la lecture des marchés et la structuration financière ne tolèrent ni approximation ni improvisation.
Son parcours se distingue par une cohérence rare : passer des métiers de la finance “à haute intensité” vers l’investissement de long terme, puis vers la responsabilité souveraine. Il fait partie de ces dirigeants qui comprennent qu’un investissement public réussi n’est pas seulement une dépense utile, mais un actif construit avec méthode, mesuré dans le temps, et encadré par des règles claires.
Au Sénégal, il est connu pour avoir exercé des responsabilités de direction au sein du Fonds souverain d’investissements stratégiques (FONSIS), où il a contribué à porter une logique de “capital patient” au service de la transformation économique. Dans ce type d’institution, l’enjeu dépasse la rentabilité financière. Il s’agit de structurer des projets, de réduire le risque perçu, d’attirer des cofinancements, de consolider des filières, et de créer des actifs capables de soutenir durablement la compétitivité nationale. Cette expérience a renforcé son profil d’investisseur public : exigences de performance, choix sectoriels, montage de partenariats, et culture de la redevabilité.
C’est dans la continuité de cette expertise qu’il est appelé à diriger, à partir de 2020, le Fonds Souverain de Djibouti (FSD), nouvel instrument destiné à accompagner la stratégie de développement du pays. Prendre la tête d’un fonds souverain en phase de lancement est l’un des exercices les plus complexes du secteur : tout est à bâtir simultanément. La stratégie d’investissement, le cadre de gouvernance, l’organisation interne, les processus de décision, les mécanismes de contrôle, la crédibilité auprès des partenaires, et surtout un pipeline de projets suffisamment solide pour démontrer l’utilité du fonds.
Dans un contexte mondial perturbé par la crise sanitaire, le défi est double : installer une institution et délivrer des résultats dans un environnement incertain. Malgré ces contraintes, le fonds a exploré plusieurs pistes sectorielles et cherché à positionner l’investissement souverain comme un levier de mobilisation de capitaux et de structuration de projets.
Sa mission à Djibouti connaît toutefois un tournant rapide : en mai 2021, le conseil d’administration du FSD met fin à ses fonctions avec effet immédiat. Cet épisode rappelle une réalité structurelle des instruments souverains : ils opèrent au croisement de trois exigences qui ne s’alignent pas toujours spontanément. L’exigence économique (rendement, maîtrise des risques), l’exigence politique (priorités nationales, temporalités publiques) et l’exigence institutionnelle (conformité, contrôle, transparence). Dans cet équilibre, la solidité des règles, la stabilité des mandats et la maturité de la gouvernance sont déterminantes.
Au-delà du cas individuel, cette séquence illustre un enjeu majeur pour de nombreux pays africains : réussir la “mise en institution” de l’investissement public. Les meilleurs profils techniques ne suffisent pas si le cadre de décision, la séparation des rôles, la clarté du mandat, le reporting, les contrôles internes et les mécanismes d’arbitrage ne sont pas stabilisés dès le départ. Un fonds souverain ne se résume pas à une ambition ; c’est une architecture de confiance.
Pour autant, le parcours de Mamadou Mbaye reste associé à une compétence reconnue en matière d’investissement stratégique et de finance souveraine. Son passage par un fonds souverain sénégalais, puis la direction d’un fonds souverain à l’international, atteste d’un niveau d’expertise rare dans la sous-région : capacité à structurer, à gouverner, à investir avec discipline, et à piloter des outils conçus pour transformer l’économie réelle.
Pour le Sénégal, son itinéraire renvoie à une leçon utile : la performance des instruments d’investissement public dépend autant de la qualité des femmes et des hommes qui les dirigent que de la robustesse des règles qui les encadrent. Pour la région, il rappelle l’urgence de construire des fonds souverains africains crédibles, professionnels, transparents et stables, capables d’attirer des partenaires, de co-investir efficacement et d’accélérer la création d’actifs productifs.
En filigrane, la trajectoire de Mamadou Mbaye met en avant une forme d’excellence sénégalaise souvent discrète mais décisive : celle de la finance de structuration, de la gouvernance d’investissement, et de la stratégie publique orientée résultats. Une compétence qui compte, parce qu’elle conditionne la capacité des États à financer, bâtir et transformer sur le long terme.
Mérimé WIlson



