Manar Sall, l’homme de l’aval : trajectoire d’un stratège sénégalais de l’énergie entre État et marché

Dans l’industrie pétrolière, la visibilité médiatique se concentre souvent sur l’amont : découvertes de gisements, plateformes offshore, annonces de production. Pourtant, l’impact réel sur l’économie et sur la vie quotidienne des populations se joue ailleurs, dans l’aval. C’est là que se croisent stockage, logistique, distribution, prix, disponibilité et équité territoriale. C’est précisément dans cet espace stratégique que Manar Sall a bâti l’essentiel de sa carrière.
Ancien Directeur général de PETROSEN Trading & Services, filiale opérationnelle du groupe national PETROSEN, Manar Sall incarne une génération de dirigeants sénégalais formés à la rigueur du secteur privé, mais capables de piloter des outils publics à forte portée stratégique. Son parcours raconte une conviction simple : l’énergie n’est réellement souveraine que lorsqu’elle devient accessible, organisée et maîtrisée dans ses usages les plus concrets.
Un profil de manager forgé dans l’exigence du privé
Le parcours de Manar Sall s’inscrit dans une trajectoire de cadres sénégalais ayant très tôt combiné formation académique solide et immersion dans des environnements professionnels exigeants. Formé à Dakar puis à HEC Paris, il développe une culture managériale orientée vers la performance, la structuration et la discipline financière.
Avant son arrivée à PETROSEN, il évolue dans plusieurs structures privées liées au secteur de l’énergie et du conseil stratégique. Il occupe notamment des fonctions de direction chez Elton International, avant de devenir Chief Operating Officer (COO) de Prime Value Catalyst, un cabinet de conseil stratégique et financier où il affine sa maîtrise des montages complexes, de la gouvernance et de l’exécution opérationnelle.
Cette phase privée est déterminante. Elle façonne un profil de « techno-manager » plus préoccupé par la solidité des systèmes que par l’exposition médiatique, et convaincu que la performance durable repose autant sur les process que sur les hommes.
PETROSEN Trading & Services : faire de l’aval un levier de souveraineté
En janvier 2020, Manar Sall est nommé Directeur général de PETROSEN Aval SA, devenue par la suite PETROSEN Trading & Services (T&S). Sa mission est claire : structurer une filiale capable de jouer un rôle opérationnel dans la chaîne de valeur pétrolière et gazière, dans un contexte où le Sénégal se prépare à entrer dans l’ère de la production d’hydrocarbures.
L’enjeu dépasse la simple gestion d’entreprise. Il s’agit de doter l’État d’un outil capable d’intervenir efficacement dans des segments historiquement dominés par des acteurs privés, tout en contribuant aux objectifs de souveraineté, de sécurité énergétique et de contenu local.
Sous sa direction, PETROSEN T&S se positionne comme un bras opérationnel de la stratégie nationale, avec un accent particulier sur la logistique, la distribution et la structuration de nouvelles offres sur le marché domestique.
La butanisation, ou l’énergie comme politique sociale
L’un des dossiers emblématiques de son passage reste l’entrée de PETROSEN T&S sur le marché du gaz butane. Derrière ce choix, une lecture stratégique : la butanisation n’est pas seulement un marché en croissance, c’est un enjeu environnemental, sanitaire et social.
Manar Sall défend alors une vision claire : l’accès à l’énergie domestique ne doit pas dépendre de la géographie. Il met en avant la nécessité de corriger les déséquilibres territoriaux liés aux coûts logistiques, qui pénalisent les ménages hors de Dakar. Contrairement aux carburants, le gaz ne bénéficie pas de mécanisme de péréquation, ce qui renchérit son prix dans les régions.
La réponse passe par l’investissement industriel. PETROSEN T&S engage un programme estimé à près de 20 milliards FCFA, incluant l’acquisition de centaines de milliers de bouteilles et la mise en place de mini-centres emplisseurs régionaux, afin de réduire les allers-retours vers Dakar et rapprocher l’infrastructure du consommateur final.
Au-delà des chiffres, cette stratégie traduit une conception précise du rôle d’une entreprise publique : transformer une orientation politique en système opérationnel capable de livrer des résultats mesurables.
Un leadership discret, fondé sur la stabilité et l’exécution
Dans un environnement public souvent soumis à de fortes pressions, Manar Sall adopte un style de management marqué par la discipline, le dialogue social et l’exigence d’exécution. Lors de la passation de service à la tête de PETROSEN T&S en juin 2024, les représentants du personnel saluent publiquement le climat de travail et les efforts consentis pour l’épanouissement des équipes.
Cette reconnaissance interne souligne une réalité souvent sous-estimée : dans les entreprises stratégiques, la performance durable repose aussi sur la stabilité humaine et la confiance organisationnelle.
Après PETROSEN : continuité stratégique dans le privé
En quittant PETROSEN Trading & Services en juin 2024, Manar Sall n’abandonne pas le secteur de l’énergie. Il en change simplement le cadre. En juillet 2024, il prend la présidence de LITRACO (Lighthouse Trading Company), une société positionnée sur les activités de trading.
Ce passage du public au privé s’inscrit dans une continuité logique. L’aval pétrolier, la sécurisation des approvisionnements, la maîtrise des flux logistiques et la compétitivité des coûts restent au cœur de son champ d’action. LITRACO se positionne ainsi sur un segment où l’agilité, la rapidité de décision et la gestion du risque sont déterminantes.
L’après-PETROSEN apparaît donc moins comme une rupture que comme une reconfiguration du rôle : après avoir contribué à structurer un outil public au service de la souveraineté énergétique, Manar Sall retrouve un environnement privé où s’expriment pleinement ses compétences de stratège et d’opérateur.
Une trajectoire révélatrice du Sénégal énergétique qui émerge
Le parcours de Manar Sall raconte, en filigrane, l’évolution du Sénégal lui-même. Un pays qui ne se contente plus d’annoncer des découvertes, mais qui cherche à bâtir des organisations capables de transformer ses ressources en valeur économique, sociale et territoriale.
En choisissant l’aval comme terrain d’impact, il a occupé l’un des postes les plus sensibles de la chaîne énergétique : celui où la promesse nationale se mesure à la réalité quotidienne. Et en poursuivant cette trajectoire dans le privé, il rappelle que la souveraineté énergétique se construit autant par les institutions que par les compétences.
Dans un secteur où tout se joue dans la durée, Manar Sall s’inscrit dans le temps long : celui des systèmes qui fonctionnent, bien au-delà des mandats et des titres.
Mérimé Wilson



