Abdoulaye Ly, l’économiste qui veut “rebrancher” l’investissement privé sur les besoins du Sénégal

Dans un pays où l’ambition industrielle se heurte souvent à la réalité des financements longs, des garanties insuffisantes et d’une “maturité” de projets encore inégale, Abdoulaye Ly s’est imposé comme l’une des voix les plus structurées du débat économique. Économiste de formation, ancien cadre de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et aujourd’hui Directeur exécutif du Club des Investisseurs Sénégalais (CIS), il incarne une ligne : remettre de l’ordre, de la méthode et de la cohérence dans la chaîne qui va de l’idée à l’investissement, puis de l’investissement à l’impact.
De la BCEAO aux politiques publiques : l’école de la rigueur
Le parcours d’Abdoulaye Ly commence là où se forgent les réflexes de prudence et d’analyse : la banque centrale. Pendant plus de vingt ans, il évolue à la BCEAO, au sein des départements liés aux études économiques, à la monnaie et aux réformes structurelles un espace où l’on apprend à lire les cycles, à décortiquer les risques, et à distinguer la “croissance affichée” de la soutenabilité réelle.
Ce passage est déterminant : il lui donne une culture de l’architecture macroéconomique, mais aussi une obsession très concrète comment transformer des équilibres financiers en opportunités réelles pour l’entreprise, l’emploi et l’investissement.
À partir de la décennie 2010, il bascule progressivement du diagnostic à l’action publique : détaché auprès de l’État, il intervient sur des fonctions liées à la promotion des investissements, à l’accompagnement de grands projets et à l’environnement des affaires, notamment autour de l’APIX et du ministère en charge de l’Industrie et de l’investissement.
Le CIS : une plateforme d’investisseurs pour des projets structurants
Le 1er mars 2022, Abdoulaye Ly rejoint le Club des Investisseurs Sénégalais (CIS) comme Directeur exécutif.
Le CIS, dirigé par un Conseil d’administration composé de figures du secteur privé, se présente comme une organisation voulant mutualiser les forces d’investisseurs sénégalais pour porter des projets structurants et renforcer la place du capital national dans la transformation économique.
Dans cet écosystème, le Directeur exécutif n’est pas un “porte-parole” au sens classique : il est un chef d’orchestre. Il doit faire dialoguer vision stratégique, ingénierie financière, contraintes réglementaires et exigences de bancabilité. Sa mission, en creux, consiste à répondre à une question simple mais redoutable : comment faire passer le Sénégal d’une économie de promesses à une économie de projets financés et livrés ?
Une conviction centrale : “la bancabilité” ne se décrète pas
Abdoulaye Ly revient souvent sur un point qui résume sa méthode : le financement n’est pas seulement une affaire d’argent, c’est une affaire de structure. Dans plusieurs interventions, il insiste sur le fait que l’amélioration de la maturité des projets est indispensable, mais qu’elle ne suffit pas si l’écosystème (garanties, ressources longues, gouvernance, transparence) reste fragile.
Autrement dit : on peut avoir de bonnes idées, voire des projets “prioritaires”, mais sans mécanismes de couverture du risque, sans instruments adaptés (garantie, dette longue, structuration PPP), les banques feront ce que les banques font partout : elles prêteront court, prêteront peu, ou prêteront seulement quand le risque est déjà neutralisé.
Le nerf de la guerre : garanties et financements longs
L’une de ses batailles les plus constantes concerne le maillon de la garantie, qu’il décrit comme un point faible majeur de l’accès au crédit. Dans une économie où la plupart des entreprises n’ont pas d’actifs suffisamment “éligibles” ou de bilans capables d’absorber les exigences bancaires, la garantie devient le pont entre l’ambition entrepreneuriale et la décision de crédit.
C’est dans cette logique que s’inscrivent les échanges et initiatives autour d’institutions de garantie et de mécanismes de partage du risque, présentés comme des leviers pour “déverrouiller” le financement des entreprises.
Mines, industrie, infrastructures : parler là où le capital hésite
Sur les secteurs intensifs en capital, Abdoulaye Ly adopte un discours pragmatique : les mines, par exemple, demandent des volumes financiers lourds, une tolérance au risque et des maturités longues que le système bancaire classique peine à offrir dans les pays en développement. Il souligne notamment la faible adéquation entre ressources bancaires (souvent à vue) et besoins de financements longs.
Ce type de diagnostic, répété dans des forums économiques, pointe un enjeu plus large : la transformation structurelle du Sénégal ne dépend pas seulement des “bons secteurs”, mais de la capacité à bâtir une ingénierie financière adaptée aux secteurs qui transforment vraiment un pays.
Une parole publique qui cherche la cohérence macro–micro
Au-delà des cercles d’affaires, Abdoulaye Ly intervient aussi dans le débat public sur l’état de l’économie et les arbitrages à conduire. Sur RFI, il évoque notamment la nécessité de “remettre de l’ordre” dans l’économie; une formule qui renvoie à l’exigence de discipline budgétaire, de priorisation, et de cohérence entre objectifs politiques et contraintes financières.
Sa singularité tient à ce positionnement : il parle macroéconomie sans se couper des réalités microéconomiques. Il sait que l’ordre macro se mesure aussi à la capacité d’un entrepreneur à payer ses fournisseurs à temps, d’un projet à atteindre son bouclage financier, ou d’une filière à transformer localement au lieu d’exporter brut.
Un profil “ingénieur de l’investissement” plus qu’un commentateur
Ce qui ressort de son parcours, c’est une identité professionnelle centrée sur l’intermédiation intelligente :
- entre investisseurs et État,
- entre projets et financements,
- entre ambition nationale et discipline de l’exécution.
Sa trajectoire BCEAO → administration économique → CIS dessine un fil : faire passer l’économie sénégalaise d’un modèle où l’on annonce à un modèle où l’on structure.
Ce que symbolise Abdoulaye Ly dans le Sénégal d’aujourd’hui
Dans le paysage économique sénégalais, Abdoulaye Ly incarne une génération de décideurs qui revendiquent moins l’effet d’annonce que le travail de fond : cadre de référence, instruments de garantie, ressources longues, gouvernance, transparence, maturité de projets. Et, au centre, une idée simple : un pays ne se développe pas seulement par la volonté, mais par la qualité de ses mécanismes.
À l’heure où le Sénégal cherche à accélérer l’investissement productif, à renforcer la souveraineté économique et à consolider un secteur privé plus offensif, sa mission au CIS ressemble à une équation : mobiliser le capital national sans perdre la rigueur financière, et transformer la confiance en projets capables de tenir dans la durée.
Mérimé Wilson



