Dr Babo Amadou Bâ, le financier du capital humain

À Dakar, il parle de formation comme d’autres parlent d’investissement : avec des guichets, des critères, un retour attendu et une obsession de la qualité. Depuis son arrivée à la direction générale du Fonds de financement de la formation professionnelle et technique (3FPT), Dr Babo Amadou Bâ incarne une nouvelle génération de dirigeants publics : ceux qui veulent traiter l’employabilité comme une équation de productivité nationale, et la formation comme une infrastructure stratégique du “Sénégal 2050”.
Nommé à la tête du 3FPT à la mi-mai 2024 et officiellement installé début juin, il prend les commandes à un moment charnière : les 10 ans de l’institution, une jeunesse majoritaire, et une demande sociale massive d’opportunités concrètes.
Un parcours entre amphithéâtres, gestion et terrain
Le Dr Babo Amadou Bâ n’est pas un “pur produit” de l’administration : sa trajectoire se construit à la croisée de l’enseignement, de la gestion et du pilotage d’organisations. Titulaire d’un doctorat en sciences de gestion avec une spécialisation en finance (UGB de Saint-Louis, selon plusieurs sources), il revendique un ADN de technicien de la formation : lycée technique Maurice Delafosse, passage par l’enseignement professionnel, puis une longue immersion dans l’éducation à Saint-Louis avant de rejoindre l’université.
Dans l’écosystème privé, il a dirigé des campus de Supdeco à Saint-Louis et Thiès (sur des périodes différentes selon les sources), et son profil d’enseignant met en avant des cours très orientés “finance appliquée” : gestion de portefeuille, ALM, FinTech, diagnostic financier, mais aussi comptabilité et marketing.
Il publie également sur des sujets de régulation bancaire en zone UEMOA, de résilience des banques africaines ou encore de dette publique dans l’UEMOA, un registre qui éclaire sa manière d’aborder le 3FPT : par les chiffres, les cadres, les incitations et la soutenabilité.
Le 3FPT : une “banque” de la formation
À peine nommé, Dr Bâ pose une métaphore qui frappe : le 3FPT, dit-il, est “la banque du financement de la formation professionnelle et technique”. Une formule qui résume sa vision : structurer l’offre, segmenter les publics, évaluer les impacts, et financer en priorité ce qui conduit à l’emploi.
Créé par décret en 2014, le 3FPT finance à la fois :
- l’insertion des jeunes et des femmes,
- le renforcement des compétences en entreprise,
- et l’accès à la formation professionnelle et technique.
Dans son architecture, Dr Bâ met en avant des guichets (demandes individuelles, entreprises/organisations, établissements techniques, assurance qualité), pensés pour couvrir tout le cycle : du jeune sans qualification jusqu’à l’entreprise qui veut monter en gamme.
Chiffres-clés : une institution déjà massive, un enjeu d’efficacité
Le défi n’est pas de “démarrer” : c’est d’amplifier et d’optimiser. D’après des bilans rapportés dans la presse, le 3FPT a formé près de 400 000 personnes en 10 ans, accompagné 676 projets, pour une enveloppe globale d’environ 90 milliards FCFA.
Et sur la séquence 2022–mai 2024, il est aussi fait état de 269 600 bénéficiaires accompagnés, signe que la machine est déjà structurée, mais doit désormais prouver une meilleure adéquation aux besoins du marché.
Sur le terrain, l’appétit des jeunes est immédiat : lors d’une campagne d’inscriptions à des bons de formation longue durée, la presse rapporte plus de 100 000 enrôlements sur l’étendue du territoire à une date donnée, avec un afflux massif à Dakar.
Une méthode : équité territoriale, inclusion sociale, qualité
Dans ses prises de parole, trois marqueurs reviennent :
1) L’équité territoriale : démocratiser l’accès à la formation sur tout le territoire, avec une logique de quotas fondés sur des données démographiques.
2) L’inclusion sociale : ouvrir la formation à ceux qui sont sortis du système scolaire, via des certificats professionnels de spécialisation (formations courtes).
3) La qualité comme norme, pas comme slogan : en 2025, il indique travailler à l’obtention de la certification ISO 9001:2015 et avoir mis en place un système de management de la qualité dès son arrivée.
Le message sous-jacent est clair : financer plus ne suffit pas. Il faut financer mieux.
L’ambition : “700 000 jeunes par an” et l’alignement sur les métiers d’avenir
Dans un entretien, Dr Bâ fixe un objectif qui donne l’échelle : former 700 000 jeunes par an. À ce niveau, la formation devient une politique industrielle de l’humain : elle doit alimenter les filières productives, les services, le numérique, les infrastructures, bref, les moteurs de croissance.
Il insiste aussi sur une réorientation vers les métiers du futur, et sur une approche plus qualitative dans l’octroi des financements, pour éviter la dispersion et maximiser l’employabilité.
Le dirigeant : un style “terrain + systèmes”
Ce qui distingue Dr Babo Amadou Bâ, c’est ce mélange de proximité et de rigueur : il peut commenter l’affluence dans un pôle emploi, parler d’inclusion concrète (plomberie, métiers techniques) et, dans la même phrase, revenir à la gouvernance, aux référentiels, et à la transformation des politiques publiques.
Son profil de financier-enseignant le pousse à une lecture systémique : une politique de l’emploi des jeunes ne tient que si la formation, l’entreprise et la transformation économique avancent ensemble. C’est aussi l’esprit des “trois piliers” qu’il évoque publiquement : former vers les métiers d’avenir, faire émerger des capitaines d’industrie, et renforcer le modèle économique.
Ce que son arrivée peut changer
Au fond, la question posée au DG du 3FPT n’est pas seulement : “combien de personnes former ?” mais plutôt : combien insérer durablement ? Et surtout : dans quels métiers, pour quels territoires, avec quels partenaires et quelles garanties de qualité ?
S’il réussit son pari (standardiser la qualité, accélérer l’équité territoriale, financer des parcours plus directement connectés au marché) Dr Babo Amadou Bâ pourrait contribuer à faire du 3FPT l’un des leviers les plus décisifs de la compétitivité sénégalaise : celui qui convertit la démographie en capital humain productif, et l’aspiration des jeunes en trajectoires professionnelles réelles.
Mérimé Wilson



