Le 11 juin 2025, lorsque Laurent Sina est nommé à la direction du Laboratoire national de référence dans le domaine du Bâtiment et des Travaux publics (LNR-BTP), sa prise de fonction ne constitue pas une découverte de l’institution. Quelques mois plus tôt, en octobre 2024, l’État sénégalais l’avait déjà installé à la présidence de son conseil d’administration. En moins de huit mois, il passe ainsi de la gouvernance à l’exécution, du contrôle stratégique à la responsabilité opérationnelle. Un mouvement qui résume assez bien une trajectoire professionnelle entièrement construite autour d’une même obsession : faire de la qualité non pas un principe abstrait, mais un système mesurable, auditable et applicable.
Le profil est d’autant plus singulier que Laurent Sina n’est pas issu, à l’origine, du génie civil. Sa matrice intellectuelle se trouve ailleurs : dans les sciences vétérinaires, l’hygiène alimentaire et le contrôle qualité. En 1992, il soutient à l’École inter-États des sciences et médecine vétérinaires de Dakar une thèse consacrée au contrôle de la qualité du lait et des produits laitiers. Trois décennies plus tard, le champ d’application a changé d’échelle : ce ne sont plus des produits alimentaires qu’il s’agit de sécuriser, mais des matériaux, des laboratoires, des ouvrages et, au bout de la chaîne, la fiabilité des infrastructures sénégalaises.
De la qualité du produit à la qualité du système
Sa première grande école professionnelle est l’industrie halieutique. Pendant plus d’une décennie chez IKAGEL Exotic Seafood, puis chez Amerger Casamance, Laurent Sina travaille au contact d’un secteur où la qualité est directement liée à l’accès aux marchés internationaux. Hygiène, contrôle des produits, sécurité alimentaire, traçabilité et conformité deviennent alors des disciplines opérationnelles, bien avant que la fonction qualité ne s’impose comme un pilier généralisé du management des entreprises.
Une archive de l’ONUDI le mentionne dès 1995 comme responsable du contrôle qualité chez IKAGEL lors d’une formation consacrée au système HACCP. Ce détail éclaire le reste de son parcours : Sina appartient à cette génération de professionnels qui ont appris la norme au contact direct de la production et des exigences exportatrices, avant d’en faire progressivement une expertise de management.
Le passage au conseil, notamment à travers Afrique Émergence Conseil, marque une deuxième étape. Il ne s’agit plus seulement de contrôler un produit, mais d’accompagner des organisations vers des systèmes de management structurés et des certifications internationales. Sa certification comme auditeur IRCA ISO 9001, obtenue auprès d’AFAQ-AFNOR Compétences en 2019, prolonge cette spécialisation. La qualité devient chez lui un langage transversal : celui des procédures, de la maîtrise des risques, de l’amélioration continue et de la responsabilité managériale.
L’enseignement complète cette architecture. Professeur associé à Supdeco, où il intervient notamment sur les problématiques QHSE, Laurent Sina évolue également dans l’assurance qualité de l’enseignement supérieur, notamment au sein de l’IFAGE. Supdeco le compte toujours parmi son corps professoral. Cette combinaison entre entreprise, conseil, certification et transmission constitue l’une des particularités de son profil.
Au LNR-BTP, passer de la norme à l’autorité
Son arrivée au LNR-BTP donne toutefois une autre dimension à cette expertise. L’institution, issue de l’ex-CEREEQ-SA, intervient sur le contrôle, les essais, l’homologation, la régulation, l’accompagnement technique ainsi que la recherche appliquée aux infrastructures. Autrement dit, elle occupe une position sensible : celle où la qualité technique rencontre la commande publique, l’investissement privé et la sécurité des ouvrages.
C’est précisément ce qui rend le mandat de Laurent Sina intéressant à observer. Dans une économie qui veut accélérer ses investissements sans sacrifier la durabilité des infrastructures, le véritable enjeu n’est pas seulement de disposer de normes. Il faut pouvoir les faire appliquer, crédibiliser les mécanismes d’agrément, renforcer les capacités techniques des laboratoires et convaincre les maîtres d’ouvrage que le contrôle n’est pas un coût supplémentaire, mais une protection de l’investissement.
Les premières orientations visibles de son mandat suivent cette logique. En novembre 2025, le LNR-BTP a conclu avec l’École polytechnique de Thiès un partenariat autour de la recherche, de l’innovation et de la valorisation des matériaux biosourcés, avec en toile de fond la construction résiliente et sobre en carbone. En avril 2026, Laurent Sina rappelait publiquement aux professionnels du secteur la nécessité de travailler avec des laboratoires agréés et des matériaux homologués.
Ce positionnement révèle une conception du LNR-BTP qui dépasse celle d’un simple laboratoire d’essais. L’enjeu est d’en faire un instrument de discipline technique du marché, capable de rapprocher réglementation, innovation, recherche et pratiques des entreprises.
La qualité comme politique économique
C’est probablement là que le parcours de Laurent Sina prend tout son sens. Il a commencé par vérifier la conformité d’un produit. Il a ensuite appris à auditer les processus qui permettent de produire cette conformité. Puis il a enseigné ces méthodes, accompagné des organisations dans leur certification et participé aux dispositifs internes d’assurance qualité. À la tête du LNR-BTP, cette expertise s’exerce désormais à l’échelle d’un secteur économique.
Son défi sera donc moins de proclamer l’importance de la qualité que de la transformer en réflexe économique. Car dans le BTP, une norme mal appliquée ne produit pas seulement une non-conformité administrative : elle peut signifier une infrastructure moins durable, des coûts de maintenance plus élevés ou une moindre efficacité de l’investissement.
À l’heure où le Sénégal inscrit ses infrastructures dans une stratégie de transformation économique de long terme, Laurent Sina dirige ainsi une institution dont le rôle reste discret mais fondamental. Son mandat permettra surtout de mesurer une chose : si une longue culture de l’audit, du contrôle et des systèmes de management peut contribuer à installer durablement la qualité au cœur de la politique nationale des infrastructures.
Mérimé Wilson
