À Rabat, son bureau se situe aujourd’hui à l’un des carrefours les plus sensibles de la politique de développement en Afrique du Nord. Depuis juillet 2024, Ahmadou Moustapha Ndiaye dirige les activités de la Banque mondiale pour le Maghreb et Malte, avec sous sa responsabilité l’Algérie, la Libye, le Maroc, la Tunisie et Malte. Derrière l’intitulé institutionnel se trouve une responsabilité financière et stratégique considérable : un portefeuille de financements évalué à 11,5 milliards de dollars, auquel s’ajoutent les activités de conseil, de production de connaissances et de dialogue avec les gouvernements.

Pour ce Sénégalais passé par l’audit, la finance, la gouvernance publique et la conduite d’opérations internationales de développement, cette fonction représente moins une rupture qu’un aboutissement logique : celui d’une trajectoire progressivement passée de la maîtrise du chiffre à la gestion des grands équilibres économiques.

De Dakar à la finance internationale

Le point de départ est sénégalais. Diplômé de l’École supérieure de commerce de Paris, aujourd’hui ESCP Business School, en 1990, Ahmadou Moustapha Ndiaye commence sa carrière dans l’audit. Chez Ernst & Young au Sénégal, il travaille sur des problématiques qui formeront une première matrice de son parcours : restructuration d’entreprises, réorganisation, finance corporate et valorisation. Il est également expert-comptable.

Cette première séquence est importante. Avant d’aborder le développement par les politiques publiques, Ndiaye l’a observé depuis l’entreprise, ses comptes, ses contraintes de financement et ses besoins de transformation.

En 1998, il rejoint la Banque mondiale à Dakar comme spécialiste de la gestion financière. Il intervient alors sur des projets concernant notamment le Sénégal, la Gambie, le Cap-Vert et la Guinée-Bissau. Ce passage constitue son entrée dans un autre univers : celui où la finance ne sert plus seulement à évaluer une entreprise, mais devient un instrument de politique économique et de développement.

Commence alors une carrière internationale qui l’éloigne géographiquement de Dakar sans véritablement l’éloigner des problématiques africaines.

Du technicien financier au responsable de pays

Washington, Amérique latine, Europe et Asie centrale : Ahmadou Moustapha Ndiaye accumule progressivement les terrains et les niveaux de responsabilité. À la Banque mondiale, il travaille sur les politiques opérationnelles avant de devenir responsable régional de la gestion financière pour l’Europe et l’Asie centrale.

Mais le changement d’échelle intervient véritablement lorsqu’il passe de la fonction technique à la conduite des relations avec les États.

En 2011, il devient Country Manager en Ouganda, basé à Kampala. Quelques années plus tard, son périmètre s’élargit encore. Il exerce notamment comme directeur pays pour la République démocratique du Congo, la République du Congo et la République centrafricaine, tout en intervenant sur les enjeux d’intégration régionale en Afrique centrale, orientale et australe. À cette période, il supervise un portefeuille avoisinant 7 milliards de dollars et conduit le dialogue avec gouvernements et organisations régionales.

C’est précisément à ce niveau que son profil devient intéressant. Le métier n’est plus seulement financier. Il faut comprendre les administrations, négocier avec des autorités publiques, intégrer les contraintes politiques et institutionnelles, arbitrer entre infrastructures, capital humain, compétitivité, gouvernance et soutenabilité financière.

Après cette longue expérience opérationnelle, Ndiaye revient à Washington, notamment comme Senior Advisor en gouvernance, puis comme directeur de la stratégie et des opérations pour les questions de finance équitable et de croissance inclusive. Le technicien devenu homme de terrain entre alors dans les espaces où se construisent les orientations globales de l’institution.

Au Maghreb, une mission beaucoup plus économique que protocolaire

Depuis son installation à Rabat, la fonction a encore changé de nature.

Le Maghreb rassemble des économies aux structures différentes, confrontées toutefois à plusieurs défis communs : emploi des jeunes, investissement privé, productivité, infrastructures, changement climatique, pression hydrique, transformation numérique et financement des transitions.

C’est sur ces sujets que l’on retrouve aujourd’hui Ahmadou Moustapha Ndiaye.

En 2026, la Banque mondiale a notamment approuvé 500 millions de dollars pour soutenir au Maroc un programme consacré à l’emploi et à la croissance verte. Deux autres programmes annoncés en juin portent sur la transformation numérique et la résilience financière face aux risques climatiques, cybernétiques et aux catastrophes, avec notamment un objectif de mobilisation pouvant atteindre 400 millions de dollars de capitaux privés.

Quelques semaines plus tard, dans son analyse de la conjoncture marocaine, Ndiaye mettait l’accent sur un autre levier : la productivité par le numérique. La Banque mondiale estime notamment que moins d’une entreprise marocaine sur cinq fait encore un usage intensif et intégré des technologies avancées.

Son périmètre ne se limite évidemment pas au Maroc. En février 2026, il était en Tunisie pour des échanges portant notamment sur les infrastructures et les projets routiers financés avec l’appui de la Banque mondiale. En avril, il rencontrait également les responsables de la Banque centrale de Libye.

Ces séquences donnent la mesure du poste : faire dialoguer financement, réforme économique et priorités souveraines dans des environnements très différents.

Une trajectoire sénégalaise devenue globale

Ahmadou Moustapha Ndiaye appartient à cette génération de cadres africains dont l’influence s’exerce loin des projecteurs nationaux mais au cœur des grandes institutions économiques internationales.

Plus de trois décennies après ses débuts dans l’audit au Sénégal, son parcours offre une lecture assez nette de l’évolution du leadership dans les institutions de développement. L’expertise technique reste le point de départ. Mais aux niveaux les plus élevés, elle doit se combiner avec une compréhension des États, des entreprises, des marchés, du risque et des rapports institutionnels.

Son mandat au Maghreb constitue désormais un test grandeur nature de cette combinaison. La question n’est plus seulement de mobiliser des milliards de dollars. Elle est de déterminer comment ces financements, ces diagnostics et ces réformes peuvent aider des économies à produire davantage d’emplois, de productivité et d’investissement privé tout en absorbant les chocs climatiques et technologiques.

Pour Ahmadou Moustapha Ndiaye, parti de Dakar avant de parcourir plusieurs régions du monde, c’est probablement là que se situe aujourd’hui la véritable dimension de la fonction : transformer l’expertise financière en capacité d’action économique à l’échelle de plusieurs États.

Mérimé Wilson

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