À 2026, la scientifique sénégalaise ne se situe plus seulement dans le cercle des chercheurs qui développent l’intelligence artificielle. Entre Princeton, son laboratoire Vertaix, les applications de l’IA aux sciences naturelles et sa nomination au premier panel scientifique international des Nations unies consacré à l’IA, Adji Bousso Dieng construit un parcours où la recherche de pointe rencontre désormais les grandes questions de souveraineté, de science et de gouvernance technologique.

Actualisation vérifiée au 22 septembre 2026. Princeton la présente toujours comme Assistant Professor of Computer Science. Après avoir travaillé comme chercheuse chez Google DeepMind de 2020 à 2025, elle a été confirmée en février 2026 parmi les 40 membres du premier Panel scientifique international indépendant des Nations unies sur l’intelligence artificielle. En juin 2026, elle a également reçu un NSF CAREER Award, assorti de 500 000 dollars de financement sur cinq ans.

Une trajectoire qui change d’échelle

Il existe des carrières scientifiques dont la progression se mesure au nombre de publications. Celle d’Adji Bousso Dieng se lit davantage comme une succession de changements d’échelle. Partie de Kaolack, formée entre la France et les États-Unis, passée par la finance internationale, les plus grands laboratoires de recherche technologique et désormais Princeton, la chercheuse sénégalaise a progressivement déplacé son centre de gravité : de la statistique vers l’intelligence artificielle, de l’IA fondamentale vers la découverte scientifique, puis de la recherche vers les questions mondiales de gouvernance technologique.

Ce déplacement est probablement ce qui rend son parcours particulièrement intéressant aujourd’hui.

À Princeton, où elle enseigne l’informatique depuis 2021, Adji Bousso Dieng dirige Vertaix, un laboratoire consacré à l’intersection entre intelligence artificielle et sciences naturelles. Elle ne travaille donc pas uniquement sur la capacité des machines à générer du texte, des images ou des prédictions. Son sujet est plus fondamental : comment concevoir des systèmes capables d’explorer des espaces scientifiques complexes, de révéler des structures nouvelles et d’aider les chercheurs à découvrir des molécules, des matériaux ou des mécanismes encore inconnus ?

Dans une économie mondiale où les investissements dans l’IA se chiffrent désormais en centaines de milliards de dollars, cette orientation est stratégique. L’une des prochaines frontières de l’intelligence artificielle pourrait moins résider dans les assistants conversationnels que dans sa capacité à accélérer la recherche pharmaceutique, les matériaux avancés, l’énergie, la biologie ou la santé.

C’est précisément sur ce terrain qu’Adji Bousso Dieng entend construire sa contribution.

Le problème de la diversité, au cœur de sa recherche

Parmi les travaux qui permettent de comprendre sa démarche figure le Vendi Score, développé avec le chercheur Dan Friedman. L’idée paraît abstraite ; elle touche pourtant à une faiblesse fondamentale des systèmes génératifs.

Un modèle d’intelligence artificielle peut produire des résultats techniquement corrects tout en répétant continuellement les mêmes types de solutions. En science, cette absence de diversité peut devenir un handicap majeur. Chercher une nouvelle molécule ou un nouveau matériau suppose précisément d’explorer au-delà des solutions déjà connues.

Le Vendi Score permet de mesurer cette diversité dans des ensembles de données ou dans les résultats produits par les modèles. Les équipes de Vertaix travaillent ensuite à intégrer cette logique d’exploration dans les processus de découverte scientifique. Le laboratoire a notamment appliqué ces approches à la recherche de matériaux, à la modélisation moléculaire et à d’autres problèmes scientifiques complexes.

Cette orientation vient d’être confortée par une reconnaissance importante. En juin 2026, la National Science Foundation américaine lui a attribué son prestigieux CAREER Award. Le programme financera pendant cinq ans ses travaux visant à développer une nouvelle forme d’« intelligence investigative » pour la découverte de molécules et de matériaux.

Le sujet est révélateur de l’évolution de son travail. Il ne s’agit plus seulement d’améliorer les performances statistiques d’un algorithme. Il s’agit d’imaginer des systèmes capables d’explorer, de comparer, de chercher des pistes nouvelles et d’éviter ce que les chercheurs appellent le mode collapse, cette tendance des modèles à se concentrer sur les solutions les plus évidentes ou les plus familières.

Kaolack, Paris, New York : une formation par couches successives

Cette sophistication scientifique repose sur une formation particulièrement transversale.

Après Télécom Paris, Adji Bousso Dieng poursuit sa spécialisation aux États-Unis avec un master en statistiques appliquées à Cornell University, puis un doctorat en statistiques à Columbia University. Sa thèse porte sur les modèles graphiques probabilistes profonds.

Avant même son doctorat, son parcours prend cependant une direction inhabituelle pour une future professeure d’intelligence artificielle. Elle travaille à l’International Finance Corporation puis à la Banque mondiale, notamment sur des problématiques de risque de marché et de contrepartie.

Ce détour par la finance n’est pas anecdotique. Il place très tôt les mathématiques et la statistique dans une logique de décision, de risque et d’application.

La suite la rapproche du cœur de l’industrie technologique mondiale. Microsoft Research, Facebook AI Research puis DeepMind jalonnent sa formation de chercheuse. En 2020, elle rejoint Google comme Research Scientist. Elle y restera jusqu’en 2025, tout en construisant parallèlement son activité académique à Princeton.

Son arrivée dans l’université américaine possède également une dimension institutionnelle. En rejoignant Princeton Engineering en 2021, elle devient la première femme noire membre du corps professoral de l’école d’ingénierie en cent ans d’histoire, ainsi que la première personne noire à intégrer le corps professoral du département d’informatique.

Le symbole est considérable. Mais il serait réducteur d’y limiter son histoire. Ce qui importe désormais est ce qu’elle construit après avoir franchi cette frontière.

De Princeton aux Nations unies

L’année 2026 marque précisément une nouvelle étape.

En février, Adji Bousso Dieng est retenue parmi les 40 experts du Panel scientifique international indépendant sur l’intelligence artificielle des Nations unies, après un processus ayant attiré plus de 2 600 candidatures. Nommée sur proposition du secrétaire général António Guterres, sa participation est confirmée par l’Assemblée générale des Nations unies.

Le changement de dimension est important.

Pendant longtemps, le débat sur l’intelligence artificielle a surtout été conduit par les entreprises qui construisent les modèles, les universités qui les étudient et quelques grandes puissances technologiques. L’entrée de chercheurs comme Adji Bousso Dieng dans les dispositifs internationaux de gouvernance montre que la question devient désormais géopolitique.

Qui possède les infrastructures de calcul ? Qui contrôle les données ? Qui définit les normes ? Comment les économies africaines peuvent-elles utiliser l’intelligence artificielle sans simplement importer des systèmes conçus ailleurs ? Comment répartir les gains de productivité et les capacités scientifiques ?

Le panel des Nations unies a publié en juillet 2026 une première évaluation globale des opportunités, des risques et des impacts de l’IA, soulignant notamment les fortes disparités mondiales en matière de capacités technologiques, de données et d’expertise.

Pour une scientifique sénégalaise dont la carrière s’est construite au cœur des institutions américaines de recherche, cette mission ouvre donc un autre espace : celui du dialogue entre production scientifique et décisions publiques mondiales.

L’Afrique comme deuxième fil conducteur

Adji Bousso Dieng n’a jamais totalement séparé sa trajectoire scientifique de la question de la représentation africaine.

En 2020, elle fonde The Africa I Know, une organisation à but non lucratif destinée notamment à valoriser l’histoire, le savoir et l’innovation africains et à encourager davantage de jeunes Africains à se tourner vers les sciences et les technologies.

Cette initiative révèle une autre dimension de son parcours. La bataille autour de l’intelligence artificielle n’est pas uniquement celle des algorithmes. Elle est aussi celle du capital humain.

L’Afrique dispose d’une population jeune considérable, mais reste encore sous-représentée dans les infrastructures de recherche, les grandes équipes d’IA et la production scientifique mondiale. Dans ce contexte, rendre visibles des trajectoires scientifiques africaines n’est pas simplement une question de représentation ; c’est aussi une manière d’élargir le vivier de chercheurs, d’ingénieurs et d’entrepreneurs capables demain de construire les technologies depuis le continent.

La distinction spéciale reçue au Prix Galien Africa en 2025 renforce d’ailleurs ce rapprochement entre sa carrière internationale et les enjeux scientifiques africains.

Une scientifique à l’endroit où se joue la prochaine étape de l’IA

Adji Bousso Dieng appartient à une génération de chercheurs africains dont la trajectoire internationale ne se résume plus à l’excellence académique individuelle.

Elle enseigne à Princeton, a travaillé dans les laboratoires de Google DeepMind, dirige une équipe de recherche sur l’IA scientifique, intervient désormais dans une instance mondiale de gouvernance et conserve, parallèlement, un engagement tourné vers le développement du potentiel scientifique africain.

Ce croisement mérite l’attention.

Car l’enjeu des prochaines années ne sera plus simplement de savoir qui possède les modèles d’intelligence artificielle les plus puissants. Il faudra aussi déterminer qui saura utiliser ces technologies pour produire de la connaissance, accélérer la recherche, créer de nouveaux matériaux, améliorer les sciences du vivant et résoudre des problèmes économiques ou environnementaux concrets.

C’est sur cette frontière qu’Adji Bousso Dieng a choisi de travailler.

Et pour le Sénégal comme pour le continent africain, son parcours raconte peut-être quelque chose de plus large : la possibilité de ne plus être uniquement consommateur des grandes ruptures technologiques mondiales, mais aussi de participer à leur conception, à leur orientation scientifique et, désormais, aux règles qui tenteront de les gouverner.

Mérimé Wilson

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