À la présidence de la Commission de l’UEMOA, l’ancien ministre sénégalais du Budget conduit une institution appelée à rapprocher davantage l’intégration régionale des réalités de production. Son parcours dans les finances publiques éclaire un mandat dont l’enjeu se mesure désormais dans les filières, les échanges et la capacité des entreprises à changer d’échelle.
Le riz et les engrais occupent une place révélatrice dans l’agenda d’Abdoulaye Diop. Le 27 octobre 2026, à Ouagadougou, son entretien avec le secrétaire exécutif du Comité permanent inter-États de lutte contre la sécheresse dans le Sahel porte notamment sur ces deux filières, les mécanismes de prévention des crises alimentaires et la qualité des données nécessaires à l’action. Derrière le protocole d’une rencontre institutionnelle apparaît une question économique précise : comment organiser, à l’échelle régionale, une production plus résistante aux chocs et moins exposée aux ruptures d’approvisionnement ?
Cette préoccupation donne une entrée dans le mandat du président de la Commission de l’Union économique et monétaire ouest-africaine. Le dirigeant sénégalais se trouve à la jonction des décisions publiques et des conditions concrètes dans lesquelles les entreprises produisent. Il doit faire travailler ensemble des administrations nationales, des partenaires techniques et des institutions aux compétences distinctes. Son pouvoir s’exerce dans cette capacité à construire une action commune et à en maintenir la cohérence.
L’apprentissage des arbitrages publics
Inspecteur du Trésor de formation, Abdoulaye Diop a exercé des responsabilités de direction de cabinet dans l’appareil économique sénégalais, notamment auprès du ministre de l’Économie et des Finances et à la Primature. Il devient ministre délégué chargé du Budget en 2009, fonction qu’il occupe jusqu’en 2012. Ces étapes le placent successivement dans la préparation de la décision, sa coordination et sa traduction financière.
La différence entre ces fonctions est décisive. Un directeur de cabinet fait circuler l’information, prépare les arbitrages et assure leur suivi. Un ministre du Budget doit relier les priorités politiques aux ressources effectivement mobilisables. Entre une ambition et une dépense exécutée interviennent des procédures, des calendriers et des administrations dont l’alignement détermine le résultat. Cette expérience offre une grille de lecture utile de ses responsabilités communautaires.
Nommé à la présidence de la Commission de l’UEMOA le 14 avril 2021, il prête serment le 10 mai suivant. Le changement d’échelle est considérable : les arbitrages concernent désormais huit États et une organisation dont l’efficacité repose largement sur la mise en œuvre nationale des décisions communes. Une règle harmonisée ne produit ses effets que si elle devient utilisable dans les administrations, aux frontières et dans la vie des entreprises.
La Commission dispose ainsi d’une influence économique qui dépasse sa visibilité publique. Les conditions de circulation des marchandises, le rapprochement des cadres réglementaires et la coordination des politiques sectorielles contribuent à déterminer la taille réelle du marché accessible à un entrepreneur sénégalais. Pour une entreprise qui investit dans une usine, cette profondeur commerciale compte dans le calcul de rentabilité aussi sûrement que le prix d’une machine.
Le tournant des chaînes de valeur
Le plan stratégique 2025-2030 de la Commission, baptisé IMPACT 2030, précise cette orientation. Il retient treize écosystèmes de production, sélectionnés notamment pour leur potentiel de substitution aux importations, de valorisation des matières premières locales et de complémentarité avec d’autres activités. L’agro-industrie, les industries légères et extractives ainsi que les services à valeur ajoutée forment les grandes familles de cette approche.
Le choix d’une logique de filière modifie la manière de regarder le développement. Une rizière, une unité de transformation et un réseau de distribution relèvent d’opérateurs différents ; leur performance économique reste interdépendante. La régularité des intrants, le stockage, les normes et les débouchés doivent être pensés ensemble. Dans cette perspective, la coordination régionale sert à rendre compatibles des investissements qui, isolément, risquent de rester sous-utilisés.
La portée du changement apparaît dans le dispositif de mise en œuvre d’IMPACT 2030. Celui-ci prévoit une réorientation progressive de la Commission vers le développement de chaînes de valeur régionales et l’accélération des échanges, avec un retrait graduel du financement direct d’infrastructures. Il s’agit d’une évolution programmée des interventions, dont les effets doivent encore être appréciés dans l’exécution. Elle place la qualité de la coordination au centre du modèle institutionnel.
Pour Abdoulaye Diop, cette inflexion représente un véritable enjeu de direction. Elle oblige à sélectionner les programmes, à rapprocher le travail des départements et à renoncer aux actions les moins alignées sur les priorités communes. Une institution gagne en efficacité lorsqu’elle sait concentrer ses moyens. Le volume de projets conserve son importance, mais leur articulation devient déterminante pour produire un effet économique durable.
En octobre 2026, les échanges de la Commission avec la Banque mondiale portent notamment sur les travaux relatifs aux filières riz, coton-textile et phosphate-engrais. Leur rapprochement illustre la démarche : relier la disponibilité des intrants, l’activité agricole et la transformation industrielle. Pour les entreprises sénégalaises, l’intérêt réside dans les possibilités d’approvisionnement, de partenariat et de débouchés que ces programmes seront capables de rendre effectivement accessibles.
Faire de la coordination un résultat économique
Le chantier comporte une difficulté centrale. La Commission peut proposer et coordonner ; les administrations nationales et les acteurs privés détiennent une part essentielle des moyens d’exécution. Le dirigeant doit donc mobiliser sans disposer d’une autorité hiérarchique sur tous ceux dont dépend la réussite. Cette forme de leadership exige des responsabilités lisibles, une information partagée et des mécanismes de suivi capables de faire apparaître les retards.
Les projets d’harmonisation statistique, d’intégration numérique et de résilience côtière évoqués avec la Banque mondiale en octobre donnent une mesure de cette interdépendance. Des données comparables permettent de mieux cibler les interventions. Des services numériques compatibles facilitent les échanges. La protection des zones côtières contribue à préserver des implantations et des infrastructures économiques. Leur utilité tient à la manière dont ils soutiennent l’activité sur le terrain.
Le parcours d’Abdoulaye Diop relie ainsi deux dimensions souvent traitées séparément : la discipline des finances publiques et l’organisation de l’économie productive. La première apprend à distinguer les engagements des moyens disponibles. La seconde impose de regarder comment les ressources publiques améliorent les conditions d’investissement et de production. À la Commission, leur rencontre constitue le véritable enjeu de son mandat.
La prochaine mesure de son action se trouvera dans la capacité des programmes communautaires à réduire les obstacles rencontrés par les opérateurs. Une entreprise qui sécurise ses intrants, franchit plus facilement une frontière ou trouve un partenaire industriel dans l’Union donne une traduction concrète à l’intégration. C’est sur cette utilité économique qu’Abdoulaye Diop engage aujourd’hui la Commission de l’UEMOA.
Winnie Larissa

