Abdoulaye Mbengue, l’ingénieur de projets devenu bâtisseur d’EdTech avec TooShare

Abdoulaye Mbengue a le profil de ces bâtisseurs discrets dont la trajectoire dit beaucoup d’une époque. Une époque où l’Afrique n’attend plus que l’innovation vienne d’ailleurs, où les solutions naissent au plus près des usages, et où l’éducation redevient un chantier prioritaire. De Dakar à Dubaï, son parcours ressemble à une ligne continue : la recherche d’efficacité, la culture du résultat, et une obsession assumée pour l’impact.
Son histoire commence par une formation qui installe les fondamentaux : l’exigence du management, la maîtrise des chiffres, la méthode. Après ESDE Paris, il rejoint HEC Montréal où il obtient un Bachelor of Business Administration en 1992. Ce détour par une grande école nord-américaine ne lui donne pas seulement des outils : il l’expose à une vision structurée de l’organisation, à l’art de piloter des projets et à la discipline de la performance. C’est une base solide, presque programmatique, pour celui qui va passer une grande partie de sa carrière à naviguer dans des environnements complexes.
Les années suivantes le voient évoluer dans des fonctions de développement et de gestion de projets, avec un tropisme africain déjà marqué. À Paris, au sein de France Audit Expertise, il porte des responsabilités Afrique, entre développement et management de missions. Cette séquence, souvent invisible dans les récits d’entrepreneurs, est pourtant déterminante : elle façonne le regard, apprend à lire les organisations, à comprendre ce qui bloque, ce qui accélère, et à mesurer la distance entre une stratégie sur le papier et la réalité du terrain.
Puis vient l’école des grands projets. Entre 1999 et 2008, Abdoulaye Mbengue travaille dans l’écosystème Bouygues, d’abord chez Sofresid (filiale de Bouygues Offshore) sur des missions de développement et de gestion de projets en Afrique, notamment pour le Sénégal et la Gambie, puis chez BES (filiale de Bouygues Construction) comme représentant/résident pour le Sénégal et conseiller Afrique. Ce sont des années où l’on apprend à tenir des délais, à coordonner des parties prenantes multiples, à sécuriser des décisions, à négocier, à arbitrer bref, à faire aboutir. Dans ces univers, la crédibilité se gagne dans l’exécution, et chaque imprécision coûte cher. Cette culture-là ne le quittera plus.
Au fil du temps, une évidence s’impose : le conseil et les projets ne sont pas qu’une carrière, ils peuvent devenir un socle pour entreprendre. À partir de 2008, il prend la direction d’AM Conseil, bureau d’études et de stratégie, avant de fonder et diriger AMANI Groupe en 2012. Pendant près d’une décennie, son énergie se concentre sur la structuration d’activités, l’accompagnement du développement, la mise en place de méthodes et de cadres de gouvernance. Ce n’est pas une parenthèse : c’est une maturation. L’entrepreneuriat, chez lui, n’est pas un saut dans le vide, mais une construction progressive, patiente, presque architecturale.
Et puis arrive 2020, année de rupture pour le monde, mais aussi déclencheur pour une génération de solutions. Abdoulaye Mbengue fonde TooShare à Dubaï et en devient le Founder & Principal Chief Executive Officer. Le projet porte une intuition simple et puissante : si les jeunes passent une part considérable de leur temps sur des plateformes sociales, pourquoi l’éducation ne pourrait-elle pas adopter les codes de l’engagement, de l’interaction et du partage sans renoncer à l’exigence pédagogique ? TooShare se présente comme une plateforme pensée pour connecter apprenants, enseignants et contenus, en rendant l’expérience d’apprentissage plus vivante, plus collaborative, plus accessible. L’éducation n’y est plus un moment isolé, mais une dynamique continue, nourrie par la communauté, la pratique et le lien.
Ce qui frappe dans ce positionnement, c’est la cohérence avec l’homme. Abdoulaye Mbengue ne vient pas de l’EdTech par effet de mode. Il y arrive avec une logique de projet, une compréhension fine des écosystèmes et une capacité rare à penser “déploiement” autant que “produit”. Beaucoup d’innovations brillent dans la démonstration ; peu tiennent dans la durée. Lui semble s’intéresser à cette zone difficile où l’idée doit devenir habitude, où la technologie doit rencontrer la confiance, où l’outil doit s’insérer dans la vraie vie des élèves, des parents et des enseignants.
Son parcours raconte aussi une mobilité assumée : travailler entre continents, apprendre dans des environnements exigeants, puis ramener cette exigence vers des enjeux africains. C’est une signature de plus en plus visible chez les leaders sénégalais : l’ambition internationale, oui, mais arrimée à une conviction : la réussite a du sens quand elle participe à élever le niveau collectif.
Aujourd’hui, Abdoulaye Mbengue incarne une figure intéressante de l’entrepreneuriat contemporain : celle d’un dirigeant qui a connu les grandes structures, qui a construit ses propres organisations, et qui choisit de concentrer son effort sur un secteur vital. Car l’éducation, en Afrique, n’est pas seulement un domaine social : c’est une infrastructure économique. Chaque solution qui améliore l’accès, la qualité ou la continuité pédagogique agit, à terme, sur la compétitivité, la productivité, l’innovation, l’emploi. Dans cette perspective, TooShare n’est pas qu’une application : c’est une proposition de société, une tentative de faire basculer le numérique du divertissement vers la connaissance.
Abdoulaye Mbengue est clairement donc un homme de méthode, devenu homme de mission. Un professionnel façonné par la rigueur des projets et la discipline du management, qui a décidé de mettre cette rigueur au service d’une cause : donner à la jeunesse des outils pour apprendre mieux, apprendre plus, apprendre partout. Et au fond, c’est peut-être cela, la marque des trajectoires qui comptent : quand l’expérience accumulée ne sert pas à se raconter, mais à bâtir.
Mérimé Wilson



