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Habib Thiam, l’architecte discret de la stabilité : des salles de marchés à la Secrétairerie générale de la BCEAO

À la BCEAO, certaines carrières se lisent comme une trajectoire de confiance patiemment construite. Celle de Habib Thiam en est une illustration saisissante. Ingénieur de formation, financier par spécialisation, il a traversé près de trois décennies de fonctions au cœur des mécanismes les plus sensibles d’une banque centrale : gestion des réserves, changes, contrôle des opérations, opérations de marché, stabilité financière, puis supervision régionale avant d’accéder à l’un des postes de pilotage institutionnel les plus stratégiques. Depuis juin 2024, il occupe le poste de Secrétaire général de la BCEAO, à Dakar, après avoir été Secrétaire général adjoint de la Commission Bancaire de l’UMOA (2022–2024). Un parcours qui dit beaucoup d’une chose : la stabilité, dans une union monétaire, se construit d’abord par la méthode, la discipline et la maîtrise technique.

Une formation qui annonce un profil “système”

Le socle de Habib Thiam, c’est l’ingénierie. Diplômé de Polytechnique Montréal en génie industriel (1989–1993), il acquiert très tôt cette culture des process, de l’optimisation, du contrôle, de la qualité et du risque maîtrisé. Dans les institutions financières, ce type de profil fait souvent la différence : il permet d’aborder les sujets non comme des événements isolés, mais comme des systèmes où chaque choix a des effets en chaîne.

Il complète ensuite ce socle par une spécialisation en finance à l’ESSEC Business School avec un Master en finance internationale et gestion (1993–1995). Ce double ancrage (ingénierie et finance) construit un professionnel capable de dialoguer avec la technique des marchés autant qu’avec les impératifs de gouvernance, de conformité et de stabilité macro-financière.

Les premières armes : exigence, rigueur, terrain

Avant la banque centrale, Habib Thiam passe par des expériences formatrices qui l’installent dans une culture d’exigence. Il est stagiaire chez KPMG Peat Marwick (1994–1995), un passage qui familiarise avec la discipline du chiffre, les standards professionnels, et la précision des méthodes.

Il devient ensuite Chef de projet Analyse de la Valeur à MTOA Dakar (octobre 1995 – juin 1996). Cette étape, souvent sous-estimée dans les biographies, est pourtant révélatrice : elle expose au terrain, aux arbitrages, à la recherche d’efficience, et à la capacité de relier les coûts, les objectifs et la performance.

Puis vient le tournant : l’entrée à la BCEAO, où il va construire l’essentiel de sa trajectoire.

La BCEAO, école de la salle des marchés : apprendre la décision sous contrainte

Habib Thiam débute à la BCEAO par des fonctions directement connectées à la réalité des marchés. Il occupe d’abord des responsabilités liées à la gestion des réserves et aux opérations de change, là où se joue une partie de la crédibilité opérationnelle d’une banque centrale.

Entre juin 1996 et octobre 2000, il est Responsable Front Office / Chargé de gestion des réserves. Cette période l’installe dans une matière hautement sensible : l’animation de la salle des marchés, l’achat et la vente de devises, le trading, la gestion des positions de change et de taux, l’arbitrage, les placements. Dans ces fonctions, il n’y a ni place pour l’improvisation, ni marge pour l’approximation : la discipline et la traçabilité sont le langage quotidien.

Il devient ensuite Chef du Service des Changes (octobre 2000 – février 2004). On passe alors d’une logique d’exécution à une logique de pilotage : organiser, sécuriser, encadrer, vérifier, et s’assurer que l’activité reste conforme aux règles, aux limites et à la stratégie.

Ce début de parcours a une valeur particulière : il forme un professionnel qui connaît “la vraie vie” des marchés – leur volatilité, leurs cycles, leurs tensions et qui sait que la stabilité ne se décrète pas, elle se gère.

Du middle office au contrôle : l’obsession du risque maîtrisé

Après la salle des marchés, Habib Thiam progresse vers des responsabilités qui structurent la maîtrise du risque. Il occupe des fonctions de middle office, puis de suivi et de contrôle, là où l’institution se protège.

Il est Responsable Middle Office, puis Chef du Service de Suivi des Risques de Marché (février 2004 – avril 2006). C’est une étape clé : passer du “faire” au “mesurer et sécuriser”. Le suivi des risques de marché, ce sont des modèles, des indicateurs, des limites, des procédures, mais surtout une posture : celle qui consiste à voir venir les fragilités avant qu’elles ne deviennent des crises.

Il devient ensuite Contrôleur des Opérations. La banque centrale, comme toute institution systémique, repose sur la fiabilité des opérations. Le contrôle n’est pas un frein : c’est une condition de la confiance. En occupant ce rôle plusieurs années, Habib Thiam consolide un profil de garant, au sens strict, de la solidité des mécanismes.

Directeur des Opérations de Marché : prendre la main sur les leviers opérationnels

En janvier 2012, il franchit un cap en devenant Directeur des Opérations de Marché. Ici, l’expérience accumulée prend tout son sens : il a connu le front office, les changes, le middle office, le suivi des risques, le contrôle. Désormais, il pilote un segment qui se trouve au carrefour de la liquidité, des instruments, des opérations et de la transmission monétaire.

Cette séquence consacre un profil rare : un dirigeant qui comprend l’opérationnel et qui sait que la crédibilité monétaire repose aussi sur la qualité des infrastructures, des procédures et des décisions quotidiennes.

Stabilité financière : passer de la mécanique à la solidité du système

En juin 2017, Habib Thiam devient Directeur de la Stabilité Financière. Le changement d’échelle est notable. On n’est plus uniquement dans l’exécution des opérations de marché, mais dans la vision d’ensemble : comment prévenir les vulnérabilités, surveiller les risques systémiques, renforcer la résilience, et maintenir l’équilibre entre solidité prudentielle et financement de l’économie.

Dans une union monétaire, la stabilité financière est un chantier permanent. Elle implique la compréhension fine des banques, de leurs bilans, des comportements de liquidité, des interconnexions, des chocs externes. Ce poste nécessite une capacité de dialogue à haut niveau, mais aussi une aptitude à faire travailler les systèmes, les équipes, et les textes.

Entre novembre 2019 et mai 2022, il est Conseiller du Directeur Général de la Stabilité Financière et du Financement des Économies. Cette fonction l’installe au cœur des arbitrages stratégiques : la stabilité n’est jamais une fin en soi si elle ne permet pas à l’économie réelle d’avancer. Il s’agit de trouver le point d’équilibre où la rigueur sécurise, sans étouffer ; où la règle protège, sans freiner la dynamique économique.

La Commission Bancaire de l’UMOA : la supervision régionale comme école du “sérieux”

En mai 2022, Habib Thiam rejoint la Commission Bancaire de l’Union Monétaire Ouest Africaine en qualité de Secrétaire général adjoint à Abidjan. C’est une étape structurante : elle l’immerge dans la supervision régionale, la logique prudentielle, la surveillance des établissements assujettis, et l’approche de prévention et de gestion de crise.

Dans ce cadre, la responsabilité n’est plus seulement de faire fonctionner la banque centrale, mais de contribuer à l’intégrité et à la solidité de tout un écosystème bancaire. La Commission Bancaire, par nature, travaille sur des sujets à forte sensibilité : gouvernance, risques, conformité, protection des déposants, stabilité du système. On y apprend une autre dimension du leadership : celle qui associe exigence, pédagogie, et capacité à faire respecter les règles.

Secrétaire général de la BCEAO : la fonction de coordination stratégique

Depuis juin 2024, Habib Thiam est Secrétaire général de la BCEAO. Cette position, située au centre de la mécanique institutionnelle, exige à la fois une maîtrise des enjeux techniques et une capacité de coordination. Le Secrétariat général n’est pas un poste d’apparat : c’est un poste de continuité, d’alignement, de pilotage transversal, d’organisation, et de discipline administrative et stratégique.

Son parcours explique la logique de cette nomination. Peu de profils peuvent revendiquer une telle maîtrise des couches successives qui font une banque centrale moderne : front office, changes, risques, contrôle, opérations de marché, stabilité financière, supervision bancaire, coordination institutionnelle. Habib Thiam arrive à ce poste non pas par rupture, mais par accumulation : une progression interne qui ressemble à une construction.

Un leadership de méthode, au service d’un enjeu vital : la confiance

Dans l’espace UEMOA, la confiance est un actif économique. Elle se joue dans la stabilité des mécanismes, la robustesse des institutions, la qualité du pilotage, la lisibilité des règles. La trajectoire de Habib Thiam suggère un style de leadership fondé sur la méthode et la rigueur : un leadership qui privilégie les résultats durables aux effets d’annonce.

Son itinéraire raconte aussi une réalité importante : dans les institutions monétaires, l’excellence se mesure rarement à la visibilité. Elle se mesure à la solidité. À la capacité à prévenir les crises, à sécuriser les opérations, à renforcer les garde-fous, à faire fonctionner l’architecture quand la conjoncture se tend.

Une trajectoire qui inspire : l’expertise comme pouvoir tranquille

Habib Thiam incarne un modèle de carrière où l’expertise devient un pouvoir tranquille. Il illustre une vérité souvent négligée : l’économie ne se transforme pas seulement par des innovations spectaculaires, mais aussi par des institutions solides et des dirigeants capables d’en tenir la colonne vertébrale.

De Montréal à Cergy, puis de Dakar à Abidjan, son parcours dessine la figure d’un homme de structure, façonné par les chiffres, les procédures, les risques et la stabilité. Dans une région où les économies doivent financer leur développement tout en protégeant leurs équilibres, ce type de profil est plus que jamais précieux.

Habib Thiam, c’est l’histoire d’un professionnel qui a appris la finance “par le dur”, qui a maîtrisé les marchés “par le concret”, et qui pilote aujourd’hui une fonction où la moindre faiblesse peut coûter cher. À la BCEAO, il représente ce que les grandes institutions recherchent : la compétence, la continuité et la confiance.

Mérimé Wilson

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