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Nafissatou TINE, l’avocate qui met le droit africain à portée de clic

À Bruxelles, les couloirs du droit social ont leurs rituels : clauses, préavis, négociations collectives, contentieux, conformité. Nafissatou TINE y évolue depuis 2011, au sein de l’Ordre néerlandophone du barreau de Bruxelles, avec une spécialité nette (le droit du travail et de la sécurité sociale) et une pratique ancrée dans la réalité des entreprises : contrats, licenciements, relations sociales, disputes au travail, obligations de conformité, mais aussi mobilité internationale, visas et implications fiscales pour les talents étrangers. Cette maîtrise des “mécaniques” juridiques européennes est devenue, au fil des années, bien plus qu’un expertise de cabinet : un levier pour rendre le droit africain plus accessible, plus lisible et, surtout, plus utile à ceux qui investissent, entreprennent et travaillent sur le continent.

Le point de bascule porte un nom : SunuLex.

Dans l’écosystème numérique africain, on parle souvent de fintech, d’e-santé, de mobilité. On parle moins de “legaltech”, alors même que la sécurité juridique reste l’un des premiers déterminants de la confiance économique. C’est précisément là que Nafissatou TINE a choisi de se positionner : sur ce terrain discret mais stratégique où se rencontrent les textes, la jurisprudence, la doctrine, et la capacité d’un pays (ou d’une région ) à offrir de la prévisibilité aux citoyens comme aux investisseurs.

En 2016, elle lance SunuLex.sn, présenté comme un portail de référence du droit au Sénégal, donnant accès à des textes, décisions et ressources, tout en référencant des praticiens et prestataires capables d’accompagner les usagers. L’idée est simple à formuler, mais complexe à exécuter : dans de nombreux pays africains, l’accès à l’information juridique est fragmenté, parfois lent, parfois difficilement vérifiable, avec des défis de numérisation, d’archivage, de mise à jour et de diffusion. SunuLex veut réduire cette friction en mettant le droit “à portée de clic”, au bénéfice des étudiants, des juristes, des entrepreneurs et des citoyens.

Cette ambition, Nafissatou TINE la prolonge ensuite à l’échelle du continent. Sunulex Africa (sunulex.africa) se présente comme une base de données sur abonnement, orientée vers la localisation, la numérisation et la publication en ligne de ressources juridiques et fiscales africaines, avec un volume annoncé de dizaines de milliers de documents et une couverture multi-pays et multi-communautés économiques régionales. Au cœur de cette trajectoire, une intuition : l’intégration économique africaine (notamment via la ZLECAf) rend l’accès à l’information juridique interafricaine encore plus crucial.

Ce qui rend le parcours singulier, c’est la cohérence entre le métier et le projet. Nafissatou TINE ne “quitte” pas le droit pour la tech : elle transforme une expertise juridique en infrastructure d’accès au droit. Dans son activité d’avocate en Belgique, elle intervient sur des problématiques où le détail compte : classification des employés, avantages, conformité, contentieux, négociation, réglementation sociale, immigration liée à l’emploi. Dans ses missions de consultance, elle se retrouve au contact de la gestion sociale à grande échelle : dialogue avec les syndicats, élections sociales, accords collectifs, suivi du bien-être au travail, enjeux de sécurité sociale, et organisation de la croissance des effectifs dans des contextes opérationnels exigeants. Cette culture du “terrain RH” nourrit une conviction : le droit n’est pas un luxe, c’est un outil de pilotage.

Et l’Afrique, dans tout cela ? Elle y prend une place de plus en plus structurante. Dans son offre de conseil, Nafissatou TINE indique accompagner des projets au Sénégal et dans l’espace OHADA : création d’entreprise, choix de la structuration juridique, rédaction de documents corporate, conformité réglementaire locale, et compréhension du cadre OHADA appliqué à 17 pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. Cette capacité à naviguer entre normes européennes et architectures juridiques africaines répond à un besoin très contemporain : celui d’entreprises et de talents africains en mobilité, mais aussi d’investisseurs étrangers cherchant à opérer en Afrique avec des repères fiables.

Sunulex, au fond, s’inscrit dans une tendance de fond : la démocratisation des infrastructures invisibles. Les routes et l’énergie sont des infrastructures visibles ; la donnée juridique, elle, est une infrastructure silencieuse. Quand elle manque, l’économie ralentit : formalisation plus lente, litiges plus coûteux, risques plus élevés, confiance plus faible. Quand elle est accessible, à jour et retrouvable, la décision se fluidifie : pour un entrepreneur qui veut créer, pour un salarié qui veut comprendre ses droits, pour un investisseur qui veut sécuriser un contrat, pour un cabinet qui veut aller vite sans sacrifier la rigueur.

Cette posture “infrastructurelle” se lit aussi dans ses engagements de gouvernance. À Bruxelles, Nafissatou TINE est administratrice d’AFRICALIA (asbl), et y a occupé des responsabilités exécutives au niveau du conseil, notamment comme vice-présidente au sein de l’organe de gouvernance listé par l’organisation. Elle est également Head of bilateral relations (Belgique–Sénégal) au sein du CBL ACP, un intitulé qui évoque un autre fil rouge : bâtir des ponts, organiser des passerelles, structurer des relations durables entre espaces économiques.

Son parcours académique explique en partie cette solidité. Formée au droit privé, passée par un Master en droit belge (mention “cum laude” selon son parcours), puis par une spécialisation en droit social, elle a aussi connu le monde universitaire comme assistante d’enseignement et de recherche, et a enrichi sa trajectoire par un certificat de management public dans le cadre du Mandela Washington Fellowship (YALI). Cette combinaison (droit, recherche, management, multiculturalité linguistique) dessine un profil rare : celui d’une juriste capable de parler “texte” et “stratégie”, “procédure” et “produit”.

Dans un entretien relayé par Jeune Afrique, elle est décrite comme ayant construit Sunulex à partir d’une décision personnelle forte : revenir au Sénégal avec une idée et des moyens limités, et chercher le bon point d’ancrage pour la faire grandir. Derrière l’anecdote, il y a une réalité familière à beaucoup de bâtisseurs africains de la diaspora : l’envie de contribuer, mais aussi l’obligation de créer ses propres conditions de réussite, en naviguant entre deux environnements, deux standards, deux rythmes.

Au Sénégal, cette trajectoire résonne avec une question stratégique : comment rendre la compétitivité plus inclusive ? On pense immédiatement à la formation, au financement, aux infrastructures. Mais l’accès au droit, à des textes fiables et à la jurisprudence, est un accélérateur tout aussi déterminant. En s’attaquant à ce “goulot d’étranglement”, Nafissatou TINE s’inscrit dans une économie de la confiance; et la confiance, dans un marché, vaut parfois plus que la publicité.

Le cas Sunulex rappelle aussi une leçon utile : l’innovation n’est pas toujours spectaculaire. Elle peut être méthodique, patiente, presque artisanale : numériser, classer, vérifier, structurer, mettre à jour, rendre trouvable. Elle peut être une bataille contre le désordre documentaire, contre les délais de publication, contre les archives inaccessibles. Et elle peut, à la fin, produire un impact systémique : faire gagner du temps, réduire l’incertitude, améliorer la qualité des décisions.

Aujourd’hui, Nafissatou TINE incarne une figure de plus en plus recherchée dans les économies africaines : celle d’une professionnelle qui transforme une expertise de haut niveau en solution concrète, pensée pour le continent, mais alignée sur des standards internationaux. Entre Bruxelles et Dakar, entre droit du travail et legaltech, entre conseil aux entreprises et construction de base de données, elle occupe un espace stratégique : celui où le droit devient un service, et où l’accès à l’information juridique devient une condition de développement.

À l’heure où l’Afrique revendique davantage de souveraineté économique, la souveraineté juridique (c’est-à-dire la capacité à rendre ses normes accessibles, intelligibles, mobilisables) est un chantier tout aussi décisif. Sunulex, dans cette perspective, n’est pas seulement une plateforme : c’est une promesse de lisibilité. Et Nafissatou TINE, une preuve que l’excellence sénégalaise peut aussi se jouer dans ces secteurs où l’on ne fait pas de bruit, mais où l’on change la règle du jeu.

Mérimé Wilson

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