Ndéye Marie Aïda Ndieguene, bâtir autrement pour protéger les récoltes et les territoires

À la croisée du génie civil, de l’agroécologie, de l’innovation climatique et de la littérature, Ndéye Marie Aïda Ndieguene incarne une génération de femmes sénégalaises qui ne séparent plus l’ingénierie de l’impact social. Fondatrice d’Ecobuilders MS, elle travaille sur une question décisive mais encore trop peu médiatisée : comment aider les petits producteurs à mieux conserver leurs récoltes grâce à des dispositifs de stockage écologiques, économiques et adaptés aux réalités locales.
Dans les économies agricoles, une partie de la valeur ne se perd pas dans les champs, mais après la récolte. Elle disparaît dans les mauvaises conditions de stockage, dans l’humidité, dans les ruptures de chaîne logistique, dans le manque d’infrastructures adaptées aux petits producteurs. C’est sur ce terrain discret, technique et stratégique que Ndéye Marie Aïda Ndieguene a choisi d’agir.
Son nom ne renvoie pas seulement à une entrepreneure du bâtiment durable. Il raconte une trajectoire plus composite : celle d’une ingénieure civile formée à la rigueur du chantier, d’une entrepreneure sociale attentive aux contraintes des agriculteurs, d’une actrice engagée sur les enjeux climatiques, mais aussi d’une écrivaine passée par les Éditions L’Harmattan Sénégal. Chez elle, l’innovation ne naît pas d’un effet de mode. Elle s’enracine dans une double compréhension : celle de la matière, des structures, des plans, des matériaux ; et celle des vies humaines que ces infrastructures doivent servir.
Depuis juillet 2018, Ndéye Marie Aïda Ndieguene dirige Ecobuilders MS, une jeune entreprise sénégalaise positionnée sur la construction durable de dispositifs de stockage écologiques, économiques et intelligents à destination des agriculteurs. L’entreprise revendique une approche fondée sur l’usage de matériaux naturels et recyclés, avec un objectif clair : contribuer à résoudre la problématique de la conservation post-récolte, particulièrement chez les petits producteurs.
Ce choix sectoriel est loin d’être anodin. Dans un pays comme le Sénégal, où l’agriculture reste un levier essentiel de revenus, de sécurité alimentaire et d’équilibre territorial, la question du stockage est une question économique majeure. Produire davantage ne suffit pas si les récoltes ne peuvent être protégées, conservées, valorisées et commercialisées dans de bonnes conditions. Entre le champ et le marché, la conservation devient un maillon stratégique de la souveraineté alimentaire.
C’est précisément là que se situe la singularité d’Ecobuilders MS. L’entreprise ne se contente pas de proposer des structures de construction. Elle cherche à concevoir des réponses techniques à un problème systémique : la fragilité des chaînes post-récolte. En s’adressant aux petits producteurs, Ndéye Marie Aïda Ndieguene place son innovation du côté de ceux qui ont souvent le moins accès aux solutions industrielles coûteuses, aux équipements sophistiqués ou aux infrastructures lourdes.
Son parcours explique en partie cette orientation. Avant l’entrepreneuriat, elle s’est formée et confrontée aux réalités du génie civil. Son passage chez REVO Construction SARL comme conductrice des travaux en génie civil, entre 2018 et 2019, l’a placée au cœur des exigences opérationnelles du chantier : coordination des équipes, exécution des travaux, suivi technique, performance économique, relations avec les architectes, ingénieurs, techniciens et ouvriers. Cette expérience a probablement contribué à structurer sa manière de penser l’entreprise : dans le concret, dans la coordination, dans l’exécution.
Avant cela, son stage de technicien supérieur en génie civil chez Dabakh Construction lui avait déjà permis d’intervenir sur un chantier R+3 dans la zone de Ouakam. Coordination d’équipe, vérification de conformité des plans, suivi du gros œuvre et du second œuvre, approvisionnement en matériaux : autant de tâches qui forgent une culture de terrain. Dans l’univers de la construction, la théorie se mesure à la résistance des matériaux, à la précision des plans, aux contraintes de coût et aux aléas du site. Cette école du réel semble avoir nourri l’approche d’Ecobuilders MS.
Mais réduire Ndéye Marie Aïda Ndieguene à l’ingénierie serait passer à côté d’une partie importante de son identité. Avant de bâtir des dispositifs de stockage, elle a aussi bâti des récits. Entre 2016 et 2018, elle est auteure aux Éditions L’Harmattan Sénégal. Son roman Un lion en cage, publié en 2016, est présenté dans son parcours comme lauréat du Prix de la Première dame pour la promotion de la littérature féminine. En 2018, Gemini reçoit le prix « Caiecedrat de la jeune auteure », selon les éléments transmis.
Cette dimension littéraire donne à son profil une profondeur rare. Elle dit quelque chose de sa capacité à observer, à formuler, à transformer des tensions sociales ou intimes en narration. Dans l’entrepreneuriat, cette compétence n’est pas secondaire. Une entreprise innovante ne repose pas seulement sur un produit ; elle repose aussi sur une vision, une capacité à expliquer un problème, à mobiliser des partenaires, à convaincre des utilisateurs et à inscrire une solution dans une histoire collective.
Chez Ndéye Marie Aïda Ndieguene, cette histoire collective passe par l’agriculture durable. Son parcours de formation renforce cette cohérence. Elle obtient un master en ingénierie civile à l’Institut Polytechnique Panafricain de Dakar, avec mention. Elle complète cette base technique par des certifications qui élargissent son champ d’action : agroécologie et agriculture durable avec African Women in Agricultural Research and Development, leadership transformationnel au Warren Wilson College, développement de l’enfant à Virginia Tech, entrepreneuriat social à California State University, Chico.
Cette combinaison est significative. Elle montre une dirigeante qui ne se limite pas à son métier initial. Elle construit une compétence transversale à la jonction de l’ingénierie, de l’agriculture, du climat, du leadership et du développement humain. Le certificat obtenu à l’Université Félix Houphouët-Boigny dans le cadre du West African Climate Leadership Program for Women s’inscrit dans cette même logique. Ce programme vise à renforcer les capacités de femmes chercheuses, innovatrices et conseillères en politiques sur les changements climatiques en Afrique de l’Ouest francophone. Pour une entrepreneure engagée dans le stockage agricole durable, cette orientation climatique est particulièrement pertinente.
Elle traduit une compréhension essentielle : les infrastructures agricoles de demain ne pourront pas être pensées comme celles d’hier. Elles devront être sobres, résilientes, accessibles, adaptées aux producteurs, compatibles avec les contraintes climatiques et capables de réduire les pertes tout en améliorant la valeur économique des récoltes. La conservation post-récolte n’est plus seulement une affaire de hangars ou de magasins. Elle devient un terrain d’innovation climatique, d’économie circulaire et de justice productive.
En 2025, son passage au World Agriculture Forum comme Research and Knowledge Management Intern ajoute une dimension internationale à ce parcours. Même si les détails disponibles doivent être traités avec prudence, cette expérience signale un intérêt pour la recherche, la gestion des connaissances, la synthèse d’informations, la communication et les enjeux agricoles globaux. Pour une fondatrice comme elle, l’accès à ces environnements peut jouer un rôle structurant : mieux comprendre les débats internationaux, repérer les modèles transférables, professionnaliser le discours et renforcer la crédibilité technique de son projet.
Le portrait de Ndéye Marie Aïda Ndieguene est donc celui d’une passerelle. Passerelle entre le chantier et le champ, entre la littérature et l’ingénierie, entre la formation internationale et l’impact local, entre la durabilité environnementale et la viabilité économique. Dans un écosystème entrepreneurial souvent fasciné par le numérique, elle rappelle que l’innovation africaine se joue aussi dans les matériaux, les usages, les infrastructures simples et les solutions adaptées aux besoins de base.
Son défi, désormais, sera celui du passage à l’échelle. Les dispositifs de stockage durables peuvent avoir un impact réel s’ils rencontrent trois conditions : l’appropriation par les producteurs, la soutenabilité économique du modèle et la capacité à intégrer des réseaux agricoles, institutionnels ou financiers. C’est souvent là que les innovations sociales africaines se heurtent à leurs limites : elles sont pertinentes, mais doivent encore trouver les mécanismes de diffusion, de financement et de standardisation qui permettent de dépasser le stade expérimental.
Son profil mérite attention parce qu’il éclaire une autre figure du leadership économique sénégalais. Non pas seulement le dirigeant de grande entreprise, le banquier, l’industriel ou le haut cadre public, mais l’entrepreneure qui tente de résoudre un problème productif concret, à partir d’une lecture fine des contraintes locales. Cette forme de leadership est moins spectaculaire, mais elle peut être décisive. Elle travaille au plus près des chaînes de valeur, là où se joue une partie de la compétitivité agricole.
Ndéye Marie Aïda Ndieguene appartient à cette génération qui comprend que le développement durable ne peut pas rester un discours institutionnel. Il doit devenir un objet, une structure, une méthode, un service, une solution utilisable. Avec Ecobuilders MS, elle donne une forme concrète à cette ambition : bâtir autrement, pour conserver mieux, produire plus utilement et protéger davantage la valeur créée par les agriculteurs.
Son parcours rappelle enfin une évidence parfois oubliée : les économies africaines ne manqueront pas seulement de capitaux ou de technologies. Elles auront besoin de femmes et d’hommes capables de relier les savoirs, de traverser les disciplines, de comprendre les territoires et de transformer les contraintes en solutions. Ndéye Marie Aïda Ndieguene avance précisément sur cette ligne. Celle où l’ingénierie devient sociale, où l’agriculture devient climatique, où l’entreprise devient un instrument de résilience.
Mérimé Wilson



