Amadou Diaw : l’architecte silencieux d’un empire du savoir

Il y a des hommes que l’on juge à l’aune de ce qu’ils ont construit. Et il y a ceux, plus rares, que l’on juge à l’aune de ce qu’ils ont rendu possible pour des dizaines de milliers d’autres. Amadou Diaw appartient à cette seconde catégorie. En trois décennies, ce Dakarois né en 1961 a transformé une intuition de lycéen, celle de bâtir « une grande école africaine », en l’un des groupes d’enseignement supérieur privé les plus respectés du continent : le Groupe ISM.
L’histoire mérite d’être racontée non pas comme une success story linéaire, mais comme ce qu’elle est réellement : un exercice de patience stratégique, mené par un homme qui a compris, bien avant que le terme ne devienne un lieu commun du management africain, que l’éducation est une infrastructure économique avant d’être une vocation.
Le vide qu’il a fallu combler
Quand Amadou Diaw rentre au Sénégal en 1986 après un parcours entre la faculté d’économie, l’École Supérieure de Gestion de Paris et un premier poste dans l’assurance au sein du groupe GMF/FNAC, le pays ne dispose d’aucun cadre légal pour l’enseignement supérieur privé. Il devient directeur exécutif de la Confédération Nationale des Employeurs du Sénégal (CNES), où il conduit des missions pour le compte de la Banque Mondiale et participe aux négociations entourant la Nouvelle Politique Industrielle et les programmes d’ajustement structurel. C’est là, au contact direct des besoins réels du secteur privé sénégalais, qu’il mesure l’ampleur du problème : des diplômés au chômage, des formations déconnectées du monde de l’entreprise, et aucune école capable de corriger la trajectoire.
En 1992, avec une douzaine d’amis et de camarades de promotion, il fonde l’Institut Supérieur de Management (ISM) dans le quartier de Point E, à Dakar. Vingt-cinq étudiants, aucun texte réglementaire pour l’encadrer, et une ambition qui dépasse largement le format d’une simple école de commerce. Il faut alors tout inventer : les programmes, les normes de qualité, la crédibilité internationale. « Aussi loin que je puisse aller chercher dans ma mémoire, il me semble que, déjà au lycée, je me voyais mettant en place une grande école africaine », confiera-t-il des années plus tard.
De l’école à l’écosystème
Ce qui distingue la trajectoire d’Amadou Diaw, c’est la discipline avec laquelle il a superposé les strates de crédibilité, année après année. La certification ISO 9001 obtenue en 2004, l’accréditation du CAMES, l’adhésion aux réseaux académiques internationaux (EFMD, AACSB, AUF) : chacune de ces étapes vient consolider un actif de réputation qui permettra, plus tard, à l’ISM de négocier en position de force plutôt qu’en position de demandeur.
D’une école unique, il fait un groupe : facultés de droit et d’ingénierie, campus digital, Madiba Leadership Institute pour les sciences politiques et la communication, réseau de lycées d’excellence portant les noms d’Aimé Césaire, Léon Gontran Damas ou Birago Diop. Le groupe finit par revendiquer plus de 40 000 diplômés, un réseau de cinquante écoles partenaires sur trois continents et environ 200 entreprises partenaires, avant d’accueillir aujourd’hui près de 15 000 apprenants chaque année, du préscolaire jusqu’au doctorat.
Amadou Diaw a également œuvré à structurer l’écosystème autour de lui plutôt que de se contenter d’y prospérer seul. Il devient président fondateur de la Conférence des Grandes Écoles du Sénégal, membre fondateur de l’Association of African Business Schools, puis vice-président de la Concertation nationale pour l’amélioration de l’enseignement supérieur en 2013. Une manière de professionnaliser tout un secteur, pas seulement sa propre institution.
L’art de préparer sa propre succession
Le geste le plus révélateur de sa vision d’entrepreneur reste sans doute celui de 2017. Pour les 25 ans de l’ISM, Amadou Diaw ouvre le capital du groupe à Galileo Global Education, poids lourd européen de l’enseignement supérieur privé adossé au fonds d’investissement américain Providence Equity Partners. Galileo en acquiert la majorité, autour de 65 %, lors d’une cérémonie organisée en grande pompe au Grand Théâtre de Dakar.
Beaucoup de fondateurs auraient perçu l’opération comme un renoncement. Amadou Diaw en fait un acte de gouvernance. Sa logique tenait en une phrase qu’il partagera peu après : ne pas préparer sa succession aurait constitué, selon ses propres mots, une erreur de management monumentale. L’accord n’était pas une sortie, mais un accélérateur : accès à des standards académiques internationaux, à des moyens d’investissement inaccessibles à une école indépendante, et surtout à une garantie de pérennité pour une institution qui, sans cela, aurait risqué de ne pas survivre à son fondateur.
Le pari s’est révélé payant. En janvier 2025, le groupe inaugure le Campus Baobab, un site unique regroupant l’ensemble des écoles autrefois dispersées à Point E, financé à hauteur de plusieurs dizaines de millions d’euros par Galileo et capable d’accueillir jusqu’à 3 000 étudiants simultanément. Une décennie après la cession, la marque ISM n’a rien perdu de son identité sénégalaise ; elle a simplement gagné les moyens de son ambition régionale.
Le mécène qui refuse de choisir entre l’économie et la culture
Chez la plupart des bâtisseurs d’institutions, l’histoire s’arrêterait là. Pas chez Amadou Diaw. En 2017, il fonde à Saint-Louis le Musée de la Photographie (MuPho), premier musée du continent exclusivement consacré à cet art, installé dans un bâtiment colonial restauré. Il siège aujourd’hui au conseil d’administration de la Société des Amis du musée du quai Branly – Jacques Chirac, et préside le Forum de Saint-Louis. Ce virage vers le mécénat culturel n’est pas une parenthèse dans son parcours d’entrepreneur : c’est la même conviction appliquée à un autre terrain, celle qu’un continent qui veut peser économiquement doit aussi investir dans son patrimoine et son récit visuel.
La reconnaissance internationale a suivi. Prix Walter Scheel en Allemagne en 2017, distinction saluant son engagement pour la coopération internationale. Chevalier dans l’ordre des Palmes académiques de la République française en 2019, pour sa contribution à l’enseignement supérieur.
Ce qui reste à écrire
À l’heure où l’Afrique francophone cherche ses propres modèles d’excellence académique plutôt que d’importer ceux d’ailleurs, la trajectoire d’Amadou Diaw fonctionne comme une démonstration : il est possible de construire, depuis Dakar, une institution qui négocie d’égal à égal avec des groupes mondiaux, sans jamais renoncer à son ancrage local. Son propre objectif, formulé il y a quelques années, tenait en une idée simple : faire du groupe qu’il a fondé un pôle de savoir dépassant le seul management, ouvert aux arts, à la culture, au droit et aux technologies, avec Dakar comme centre de gravité d’un rayonnement continental.
Trente ans après les vingt-cinq premiers étudiants de Point E, le pari n’est plus une hypothèse. C’est un modèle que d’autres, à travers le continent, commencent à étudier.
Mérimé Wilson



