
L’intelligence artificielle africaine ne manque désormais ni de discours, ni de démonstrations, ni d’ambitions. Ce qui lui fait encore défaut, ce sont des dirigeants capables de la faire passer du registre de la promesse à celui de l’exécution : l’intégrer aux processus, sécuriser les données, convaincre les équipes, mesurer les gains et transformer une innovation spectaculaire en outil de performance quotidienne. C’est précisément à cet endroit que se situe Mahecor Dieng. Vice-président et directeur général d’Airudi Afrique, il porte une trajectoire peu commune, construite à la jonction de la comptabilité, de la finance, de la business intelligence, de la science des données et du management. Un parcours qui raconte moins une reconversion vers la technologie qu’une longue préparation à l’un des défis économiques majeurs du continent : donner à l’intelligence artificielle une utilité concrète.
Depuis Dakar, Mahecor Dieng dirige le déploiement africain d’Airudi, entreprise technologique canadienne spécialisée dans l’intelligence artificielle appliquée aux organisations. Il avait rejoint la société en septembre 2022 comme directeur général, avant d’être élevé, en décembre 2023, au rang de vice-président et directeur général. Sa responsabilité dépasse ainsi la représentation commerciale d’une entreprise internationale. Elle consiste à inscrire une technologie conçue à partir d’une expertise mondiale dans des environnements africains caractérisés par des niveaux de maturité numérique très variables, des infrastructures parfois fragmentées et une forte attente de résultats.
Cette mission correspond à la logique profonde de son parcours. Mahecor Dieng ne vient pas de l’univers des applications grand public, de la communication technologique ou de l’entrepreneuriat numérique improvisé. Il vient des chiffres, des contrôles, des rapprochements, des systèmes d’information et des décisions d’investissement. Autrement dit, de ces métiers où une donnée incorrecte ne constitue pas une simple anomalie technique, mais peut altérer une décision, fausser un reporting ou fragiliser une organisation.
Ses premières expériences professionnelles l’installent très tôt dans cette culture de la précision. Après une formation initiale en sciences économiques et en comptabilité à l’Université Dakar-Bourguiba, il travaille notamment comme comptable avant d’entrer dans l’univers de la gestion d’actifs. En 2008, à Paris, il intervient au middle office de SG Asset Management sur le traitement des opérations sur titres. Il suit les échéances, contrôle les positions des portefeuilles, vérifie les transactions du front office et coordonne le traitement d’opérations avec différents intervenants du marché.
Cette étape peut sembler éloignée de l’intelligence artificielle. Elle en constitue pourtant l’un des fondements. Avant de construire des modèles prédictifs ou d’automatiser des décisions, il faut savoir comment une information financière est produite, contrôlée, rapprochée et transformée en action. Mahecor Dieng acquiert ainsi une compréhension opérationnelle de la chaîne de la donnée bien avant que celle-ci ne devienne le principal actif stratégique de l’économie numérique.
Son passage par le Canada approfondit cette culture. Chez Symcor, entreprise spécialisée dans le traitement des transactions financières, il travaille sur les opérations bancaires quotidiennes, la détection des irrégularités et l’équilibrage des flux. Là encore, le métier repose sur la fiabilité, la traçabilité et le respect strict des délais. Dans les systèmes financiers, la performance ne se mesure pas seulement à la rapidité d’exécution, mais aussi à la capacité de produire une information exacte, reproductible et exploitable.
La véritable bascule intervient lorsqu’il quitte progressivement le traitement de la donnée pour participer à l’architecture des systèmes qui la rendent intelligible. Formé à la business intelligence et à l’analyse de données au Southern Alberta Institute of Technology, puis au développement d’applications web au Northern Alberta Institute of Technology, il rejoint Alberta Investment Management Corporation, AIMCo, l’un des grands gestionnaires institutionnels d’actifs du Canada.
Au sein de cette organisation, Mahecor Dieng évolue de l’analyse des données d’investissement au développement de solutions de reporting, avant d’accéder à des responsabilités de management en science des données. Il travaille notamment sur des outils analytiques destinés aux gestionnaires de portefeuilles intervenant sur les obligations, les actions cotées et les produits dérivés. Son rôle ne consiste plus simplement à produire des chiffres. Il faut structurer des entrepôts de données, optimiser les processus d’intégration, améliorer la performance des requêtes, documenter les systèmes et exposer l’information dans un format utilisable par les décideurs.
Cette expérience lui enseigne une distinction essentielle : posséder des données ne signifie pas savoir les exploiter. Entre l’information brute et la décision se trouvent la qualité des systèmes, la compréhension des métiers, la gouvernance, la sécurité et la capacité à traduire des besoins opérationnels en solutions technologiques. C’est précisément dans cet espace que de nombreux projets de transformation numérique échouent.
Son passage par SilverCreek Software, où il intervient notamment sur une mission pour Canadian Western Bank Group, complète cette maîtrise. Il y participe à la modernisation de systèmes de reporting financier, à la migration d’applications anciennes, à la production de rapports réglementaires et aux travaux de réconciliation nécessaires à la fiabilité des données. Cette expérience ajoute une dimension déterminante à son profil : la transformation ne commence pas toujours par la création d’un système entièrement neuf. Elle exige souvent de comprendre un héritage technologique complexe, de sécuriser la transition et de préserver la continuité des opérations.
Le parcours académique de Mahecor Dieng reflète cette même construction par couches successives. À la comptabilité et aux sciences économiques étudiées à Dakar s’ajoutent un DESS en finance d’entreprise à l’Université du Québec à Trois-Rivières, un MBA en finance à l’Université Laval, une spécialisation en business intelligence, une formation au développement d’applications web, puis un Master of Science en data science obtenu à l’Université du Wisconsin-Green Bay. Chaque formation répond à une évolution de l’économie : comprendre les comptes, maîtriser la finance, organiser l’information, construire les outils et, enfin, exploiter les données par des modèles avancés.
Cette combinaison constitue aujourd’hui son principal avantage à la tête d’Airudi Afrique. Mahecor Dieng peut parler simultanément le langage des directions générales, des financiers, des équipes informatiques et des spécialistes de la donnée. Or, l’adoption de l’intelligence artificielle échoue rarement par manque d’algorithmes. Elle échoue lorsque les métiers ne définissent pas clairement leurs problèmes, lorsque les données sont insuffisantes, lorsque les utilisateurs ne s’approprient pas les outils ou lorsque la direction ne parvient pas à relier l’investissement technologique à un résultat mesurable.
Airudi défend une approche de l’IA appliquée aux opérations, à la productivité, à la prise de décision et à la gestion du capital humain. Pour Mahecor Dieng, l’enjeu africain consiste donc à éviter deux écueils. Le premier serait de réduire l’intelligence artificielle à une tendance importée, déconnectée des contraintes locales. Le second serait de croire que sa démocratisation signifie simplement rendre disponibles des outils génériques. La véritable démocratisation suppose des solutions accessibles, mais aussi adaptées aux processus, aux données et aux réalités organisationnelles du continent.
Son mandat s’inscrit dans une période particulièrement favorable au Sénégal. Depuis le lancement du New Deal Technologique en février 2025, le pays affiche l’ambition de renforcer sa souveraineté numérique, de moderniser les services publics, de soutenir l’innovation et de faire émerger des champions technologiques. Airudi a également engagé des discussions institutionnelles autour de l’intelligence artificielle, de la transformation numérique et de la formation professionnelle. Pour son directeur général Afrique, cette conjoncture ouvre des perspectives, mais élève aussi le niveau d’exigence.
Car le véritable test ne sera pas la capacité à multiplier les présentations sur l’IA. Il résidera dans l’exécution : démontrer que les solutions peuvent améliorer un processus, réduire une inefficacité, renforcer une décision ou augmenter la productivité sans marginaliser l’humain. Il faudra également construire la confiance, protéger les données sensibles, accompagner les utilisateurs et former les organisations à de nouvelles méthodes de travail.
C’est ici que la trajectoire de Mahecor Dieng prend tout son sens. Elle relie les salles de marché parisiennes, les opérations bancaires canadiennes, la gestion institutionnelle d’actifs, la science des données et le pilotage d’une entreprise technologique depuis Dakar. Elle révèle surtout un dirigeant formé à considérer la technologie non comme une fin, mais comme une infrastructure de décision.
À la tête d’Airudi Afrique, sa responsabilité est désormais de convertir cette expérience en capacité de transformation à l’échelle du continent. Son parcours lui a appris à contrôler la donnée, à bâtir les systèmes qui l’organisent et à diriger les équipes qui l’exploitent. Il lui reste à démontrer que cette discipline peut aider les organisations africaines à franchir le cap décisif qui sépare l’enthousiasme pour l’intelligence artificielle de sa véritable création de valeur.
Mérimé Wilson



