Mouhamed Ndoye et Makhtar Diop : les deux architectes de Tanel qui ont transformé une faille du système de santé africain en actif stratégique pour Alan

Le rachat de Tanel par le français Alan ne raconte pas seulement l’histoire d’une startup sénégalaise qui réussit son exit. Il consacre surtout la trajectoire de deux entrepreneurs aux profils remarquablement complémentaires. D’un côté, Mouhamed Ndoye, technologue sénégalo-américain passé par le conseil et l’ingénierie logicielle. De l’autre, Makhtar Diop, CPA, financier, auditeur et entrepreneur. Ensemble, ils ont progressivement déplacé Tanel du logiciel de santé vers un modèle beaucoup plus ambitieux : construire une véritable infrastructure numérique d’assurance et d’accès aux soins en Afrique.
Il existe des acquisitions qui sanctionnent une croissance. D’autres valident une intuition. Celle de Tanel appartient probablement aux deux catégories.
En annonçant le rachat de l’entreprise dakaroise, le groupe français Alan ne s’offre pas simplement un portefeuille de clients au Sénégal et en Côte d’Ivoire. Il acquiert plusieurs années de compréhension du terrain africain, un réseau de prestataires de santé, une technologie, des relations avec les entreprises et les régulateurs et, surtout, une équipe ayant appris à opérer dans l’un des secteurs les plus difficiles à digitaliser du continent.
Au centre de cette construction figurent Mouhamed Ndoye et Makhtar Diop.
Mouhamed Ndoye, l’ingénieur revenu chercher le problème difficile
Le parcours de Mouhamed Ndoye permet de comprendre une partie de l’ADN de Tanel. Né et élevé à New York, le dirigeant a été formé entre Xavier University et la McCombs School of Business de l’Université du Texas à Austin, où il s’est spécialisé dans les technologies et la gestion de l’information. Avant Dakar, son terrain est celui du logiciel et du conseil technologique aux États-Unis, notamment chez Cardinal Solutions.
Ce parcours compte. Car Ndoye n’aborde pas initialement la santé comme assureur, mais comme ingénieur confronté à un système insuffisamment connecté.
Lorsqu’il revient au Sénégal en 2020, il cherche d’abord à développer un service de soins primaires à domicile, notamment pour répondre aux besoins de familles liées à la diaspora. De leur côté, les futurs fondateurs explorent également la livraison de médicaments. Le constat finit par dépasser leurs premières idées : le véritable problème n’est pas seulement l’absence d’une application supplémentaire. C’est l’infrastructure sous-jacente qui manque.
Cette distinction va devenir déterminante.
Makhtar Diop, la discipline financière derrière la machine
Makhtar Diop apporte une autre lecture de l’entreprise.
Titulaire d’un bachelor en comptabilité et finance de New Mexico State University, Certified Public Accountant aux États-Unis, il passe notamment par Ernst & Young, dans les activités d’assurance du secteur financier. Son parcours entrepreneurial l’amène également à cofonder Jiwall, plateforme développée autour de nouveaux modèles d’investissement immobilier au Sénégal.
Cette combinaison entre audit, finance, entrepreneuriat et opérations complète presque naturellement le profil technologique de Ndoye.
Car construire une assurtech n’est pas uniquement une affaire de code. Il faut comprendre les flux financiers, tarifer le risque, organiser les processus, structurer les relations avec les prestataires, contrôler les coûts médicaux et bâtir une organisation capable de tenir lorsque le nombre d’assurés augmente.
Ndoye apporte l’architecture technologique et produit. Diop renforce l’architecture financière et opérationnelle.
C’est précisément cette complémentarité qui donne à Tanel sa singularité.
Le véritable coup stratégique : ne plus seulement vendre la technologie
L’histoire de Tanel devient particulièrement intéressante lorsque les deux cofondateurs comprennent que digitaliser les assureurs existants ne suffira pas.
La jeune entreprise développe d’abord des logiciels destinés aux pharmacies et aux compagnies d’assurance : gestion des stocks, points de vente, facturation, gestion des assurés, réseaux de prestataires ou encore traitement des demandes de remboursement. L’ambition est déjà de connecter des briques traditionnellement fragmentées.
Mais le marché avance moins vite que leur technologie.
Plutôt que d’attendre que les acteurs traditionnels adoptent leurs outils, les entrepreneurs changent d’échelle : Tanel devient elle-même un acteur de l’assurance santé.
Ce mouvement est probablement la décision entrepreneuriale la plus importante de leur parcours.
Les fondateurs ne veulent plus seulement fournir le système d’exploitation de l’assurance africaine. Ils veulent démontrer ce que pourrait être une assurance construite directement autour de ce système : moins de papier, moins d’autorisations intermédiaires, une meilleure visibilité des droits et un accès plus direct aux pharmacies, cliniques et professionnels de santé.
Tanel passe ainsi d’une logique de SaaS à une logique d’infrastructure financière et sanitaire intégrée.
Et la taille atteinte donne désormais du poids à cette intuition.
L’entreprise revendique environ 70 000 membres, plus de 400 entreprises clientes et un réseau supérieur à 1 200 pharmacies et professionnels de santé au Sénégal et en Côte d’Ivoire.
Alan : quand l’investisseur devient acquéreur
Le rachat annoncé le 2 septembre 2026 n’est d’ailleurs pas le résultat d’une rencontre soudaine.
Alan connaissait déjà Tanel.
Le groupe français avait participé à son tour de table de 2024. Il disposait donc d’une position privilégiée pour observer la croissance de la startup, son exécution opérationnelle et la qualité du binôme dirigeant. Alan devient finalement acquéreur alors que Tanel envisageait initialement une nouvelle levée de fonds.
Le montant de l’acquisition n’a pas été communiqué. Le Financial Times indique toutefois que Tanel était valorisée autour de 7,5 millions de dollars en 2024. L’opération permet également une sortie à plusieurs investisseurs historiques, parmi lesquels Ventures Platform et AAIC Investment.
Mais le signe le plus révélateur se trouve ailleurs.
Mouhamed Ndoye et Makhtar Diop ne quittent pas l’entreprise.
Ils restent aux commandes et doivent désormais participer au développement des activités africaines d’Alan. L’équipe de Tanel est également conservée. Autrement dit, Alan n’a pas seulement acheté ce que les deux entrepreneurs ont construit. Il leur confie une partie de ce qu’il veut construire ensuite.
Dakar devient une porte d’entrée
Pour Alan, l’équation stratégique est puissante.
Plutôt que d’arriver en Afrique avec un modèle conçu depuis Paris et de passer plusieurs années à comprendre les spécificités du terrain, l’entreprise achète une plateforme ayant déjà effectué une partie de cet apprentissage.
Le Sénégal et la Côte d’Ivoire représentent, selon les données mises en avant par Alan, un marché de l’assurance santé proche de 600 millions d’euros et progressant d’environ 10 % par an.
Tanel lui fournit donc une rampe de lancement.
Pour l’écosystème sénégalais, la portée est également importante. Les grandes acquisitions de startups africaines restent massivement concentrées sur quelques marchés comme le Nigeria, l’Afrique du Sud, l’Égypte et le Kenya. Voir une healthtech née à Dakar devenir la première plateforme d’expansion africaine d’un acteur international constitue donc un signal qui dépasse largement l’entreprise elle-même.
Deux entrepreneurs, une leçon de construction
Ce qui distingue finalement Mouhamed Ndoye et Makhtar Diop n’est pas seulement d’avoir créé une startup vendue à un acteur international.
C’est la manière dont ils ont identifié progressivement le véritable niveau du problème à résoudre.
Ils auraient pu construire une application de santé. Ils ont développé des logiciels pour les pharmacies et les assureurs. Ils auraient pu rester fournisseurs de technologie. Ils ont choisi d’endosser eux-mêmes une partie de la complexité de l’assurance. Ils auraient pu chercher une nouvelle levée de capitaux pour poursuivre seuls leur expansion. Ils ont finalement choisi l’adossement à Alan pour disposer d’une capacité technologique, financière et actuarielle beaucoup plus importante.
C’est une trajectoire entrepreneuriale faite moins d’un grand coup initial que d’une succession d’arbitrages.
Et c’est probablement la principale raison pour laquelle l’histoire de Tanel mérite d’être regardée au-delà du montant, encore inconnu, de sa vente.
Mouhamed Ndoye et Makhtar Diop ont réussi à transformer une faiblesse structurelle du système de santé ouest-africain en infrastructure, cette infrastructure en entreprise et cette entreprise en porte d’entrée africaine pour un groupe international.
L’acquisition marque donc un exit. Mais pour les deux cofondateurs, elle ressemble surtout au début d’un changement de dimension.
Mérimé Wilson



