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Diadame Diaw, la Sénégalaise qui fait entrer la musique africaine dans l’ère de la preuve

Fondatrice et présidente d’Africa Music & Charts, Diadame Diaw s’attaque à l’un des angles morts de l’économie culturelle africaine : l’absence de données suffisamment structurées pour mesurer, certifier et valoriser la performance des artistes. Après plus d’une décennie passée entre labels, plateformes numériques, marques et institutions, elle construit depuis Dakar une infrastructure appelée à peser sur la professionnalisation de la musique francophone.

La musique africaine n’a jamais été aussi visible. Ses rythmes traversent les frontières, ses artistes remplissent des salles internationales et ses titres cumulent parfois des dizaines de millions d’écoutes. Pourtant, derrière cette puissance culturelle demeure une fragilité économique : la popularité ne suffit pas toujours à établir la valeur d’une œuvre, à sécuriser les revenus qu’elle génère ou à convaincre des investisseurs.

C’est précisément dans cet espace, entre le succès artistique et sa traduction économique, que Diadame Diaw a choisi d’intervenir. Son terrain n’est pas la scène, mais l’infrastructure qui permet de mesurer ce qui s’y construit. Sa matière première n’est pas seulement la musique : ce sont les données qui racontent sa consommation, sa circulation et sa valeur.

Une trajectoire formée au basculement numérique

Le parcours de cette professionnelle sénégalaise épouse les grandes transformations de l’industrie musicale contemporaine. Après une première expérience dans un label indépendant, elle rejoint Universal Music France en 2014, au moment où le streaming bouleverse les modèles traditionnels du disque.

Spécialiste des stratégies numériques, elle travaille à l’interface entre les labels et les plateformes, participant à la mise en marché des sorties audio et vidéo. Cette expérience lui donne une compréhension concrète de la nouvelle économie musicale : une industrie dans laquelle la donnée détermine de plus en plus la visibilité, les décisions marketing, les revenus et la capacité d’un artiste à négocier.

À Dakar, son passage par l’agence EXP élargit ensuite son regard. Elle y développe des opérations associant musique et marques et contribue à l’organisation de concerts dans plusieurs marchés francophones et lusophones, notamment autour d’artistes comme Daara J Family et Dip Doundou Guiss. Elle découvre alors le contraste entre l’abondance créative africaine et la faiblesse des instruments permettant d’en mesurer la portée commerciale.

Son expérience au Centre national de la musique en France complète cette construction professionnelle. À la tête du pôle études, elle coordonne labels, distributeurs, syndicats et plateformes autour de l’analyse du marché et des certifications à l’export. Elle passe ainsi de l’exploitation opérationnelle de la musique à la fabrication des indicateurs qui éclairent toute une filière.

Africa Music & Charts, l’ambition de créer un standard

Lancée à Dakar le 28 novembre 2024, Africa Music & Charts représente l’aboutissement logique de cette trajectoire. L’organisation veut doter l’Afrique francophone d’un système de certifications reposant sur des règles communes et des données vérifiables.

La différence est essentielle. Un compteur YouTube ou Spotify visible publiquement ne suffit pas à obtenir une certification. AMC s’appuie sur les reportings financiers transmis par les producteurs, labels et distributeurs, puis applique une méthodologie tenant compte des écoutes gratuites et payantes, des téléchargements, des ventes physiques et des équivalents streams. Les résultats sont ensuite soumis à la validation d’un commissaire aux comptes.

Pour les singles, les seuils sont fixés à 5 millions d’équivalents streams pour l’Or, 10 millions pour le Platine et 30 millions pour le Diamant. Pour les albums, ils commencent à 5 000 équivalents ventes pour l’Or, avant le Platine à 10 000 et le Diamant à 50 000.

Derrière ces niveaux se joue un enjeu plus large : transformer des audiences souvent dispersées en actifs culturels identifiables. Une certification peut renforcer la valeur d’un catalogue, améliorer la position contractuelle d’un artiste, guider une stratégie de tournée ou fournir aux partenaires une mesure plus crédible de son potentiel.

Des premiers résultats qui installent la crédibilité

Après 102 certifications attribuées lors de sa première campagne en 2025, AMC en a décerné 103 en 2026, sur la base des reportings arrêtés au 31 décembre 2025. Ce deuxième palmarès réunit 73 singles, 30 albums et 33 artistes, dont 14 nouveaux entrants. Surtout, 41 œuvres ont progressé vers un niveau supérieur en l’espace d’un an.

Ces chiffres restent modestes au regard de l’étendue du continent, mais ils signalent le passage d’un projet expérimental à un dispositif récurrent. Ils permettent aussi de documenter la valeur dans le temps des catalogues africains, qu’il s’agisse de Fally Ipupa, Magic System, Lamomali, Himra, Wally B. Seck ou Amadeus.

L’enjeu économique devient plus évident encore lorsque l’on observe le marché. Selon l’IFPI, les revenus de la musique enregistrée en Afrique subsaharienne ont progressé de 15,2 % en 2025 pour atteindre 120 millions de dollars. Mais l’Afrique du Sud concentrait encore 78,1 % de ce montant. La croissance est donc réelle, tandis que la mesure et la monétisation demeurent géographiquement très inégales.

Une entrepreneure d’infrastructure culturelle

La singularité de Diadame Diaw tient à son positionnement. Là où beaucoup cherchent à produire des stars, elle travaille à fabriquer les règles qui permettront d’évaluer leur succès. Son leadership relève moins de l’exposition que de l’architecture : réunir des acteurs concurrents, rendre les méthodes compréhensibles et installer la confiance autour de données commercialement sensibles.

Le défi reste considérable. La représentativité d’AMC dépendra de la participation croissante des producteurs et distributeurs, de la stabilité de sa méthodologie, de l’élargissement des territoires couverts et de la solidité de sa gouvernance. Une certification fondée sur des reportings transmis volontairement ne peut refléter tout un marché que si une part suffisamment large de l’écosystème accepte d’entrer dans le dispositif.

Mais l’intuition fondatrice est solide : l’Afrique ne pourra bâtir une véritable industrie musicale en restant dépendante des classements, standards et reconnaissances produits ailleurs. En installant AMC à Dakar, Diadame Diaw porte donc une ambition qui dépasse la seule célébration des artistes. Elle cherche à faire du Sénégal l’un des lieux où se construisent les instruments de souveraineté économique et culturelle du continent.

À l’heure où la musique africaine gagne le monde, son combat consiste à s’assurer que l’Afrique puisse enfin mesurer elle-même la valeur qu’elle crée.

Mérimé Wilson

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