Dans les métiers de la finance, Boubacar Roger Thiam a longtemps travaillé sur ce que le grand public ne voit pas : la donnée qui alimente une décision d’investissement, les systèmes qui fiabilisent un portefeuille, les architectures qui permettent à un fonds de connaître précisément son exposition au risque, sa performance ou la qualité de son reporting. Aujourd’hui, le terrain a changé d’échelle. Le Sénégalais évolue désormais au croisement de l’État, de l’innovation et du financement de l’économie numérique. Nommé en 2025 à la direction chargée de la promotion de l’économie numérique et des partenariats au Sénégal, il intervient également comme secrétaire exécutif de la Commission d’Évaluation, d’Appui et de Coordination des startups (CEAC). Un changement de décor, mais pas nécessairement de logiciel : derrière son parcours se retrouve une même obsession, celle de transformer la technologie et la donnée en instruments de décision.
Cette continuité éclaire un profil assez singulier dans l’écosystème numérique sénégalais. Thiam n’arrive ni du pur développement informatique, ni du conseil généraliste, ni de l’administration traditionnelle. Sa matrice professionnelle s’est construite dans l’univers plus exigeant de l’asset management, des investissements alternatifs, de l’ingénierie financière et des systèmes d’information.
La double culture du code et de la finance
Sa formation raconte déjà cette hybridation. À CY Tech, il se spécialise en ingénierie financière, à l’intersection des mathématiques, de l’informatique et des marchés. À l’Université Paris Dauphine-PSL, son master MIAGE Informatique et Finance complète cette architecture intellectuelle : comprendre simultanément les modèles financiers et les technologies permettant de les industrialiser.
Ce positionnement n’est pas anodin. La sophistication croissante de la finance a progressivement déplacé une partie de la valeur vers l’infrastructure technologique : qualité de la donnée, automatisation, modélisation, maîtrise des risques, intégration des systèmes et capacité à produire rapidement une information exploitable.
Chez CACEIS, où il intervient comme ingénieur financier, Thiam entre précisément dans cette mécanique. Valorisation, analyse des risques, reporting de portefeuille, contrôle des données : il apprend la partie invisible mais décisive de la gestion d’actifs. Dans cet univers, quelques décimales peuvent modifier une lecture de performance et une donnée mal structurée contaminer toute une chaîne de décision.
eFront : comprendre l’infrastructure du capital
À partir de 2013, sa trajectoire prend une autre dimension avec eFront, spécialiste des technologies dédiées aux investissements alternatifs, qui sera ensuite acquis par BlackRock en 2019.
Pendant cette période, Boubacar Roger Thiam se confronte aux besoins technologiques d’institutions financières et de gestionnaires d’actifs internationaux. Son parcours mentionne notamment des interventions auprès d’acteurs tels que la Banque africaine de développement, Partners Group, Lombard Odier, Bpifrance, Meridiam, Tikehau Capital ou Ardian.
L’intérêt de cette séquence ne réside pas seulement dans les noms. Elle lui permet d’observer la finance depuis son infrastructure opérationnelle. Private equity, immobilier, infrastructure ou gestion institutionnelle reposent sur des masses considérables d’informations : engagements, appels de fonds, distributions, valorisations, risques, participations, cash-flows, reportings investisseurs.
Dans cette industrie, la technologie n’est plus un simple support informatique. Elle devient une composante de la gouvernance financière.
C’est précisément sur cette frontière que Thiam construit son expertise.
Chez SWEN, le technicien devient décideur
Son passage chez SWEN Capital Partners marque ensuite une évolution déterminante. Entré dans l’organisation sur des fonctions de Financial Data Scientist, il accède progressivement à des responsabilités beaucoup plus larges, jusqu’à devenir Partner et directeur de l’ingénierie financière et des systèmes d’information.
Le changement est profond.
Il ne s’agit plus seulement de construire des modèles ou de déployer des outils, mais de piloter des équipes associant ingénieurs financiers, data scientists, analystes et spécialistes des systèmes d’information. La donnée irrigue alors plusieurs dimensions de la chaîne de valeur : levées de fonds, analyse des opportunités d’investissement, gestion des portefeuilles, surveillance des risques et information des investisseurs.
Cette période révèle probablement le basculement le plus structurant de sa carrière : passer de la maîtrise d’une technologie à la gouvernance d’un système de décision.
En 2024, il poursuit d’ailleurs cette logique en intégrant un programme d’Executive Education de l’École Polytechnique consacré au pilotage stratégique par la data et l’intelligence artificielle. Le sujet n’est plus uniquement de savoir ce que l’IA peut faire, mais comment une organisation peut l’intégrer à sa stratégie, à sa gouvernance et à ses processus.
Techbridge Capital, le passage de l’expertise à l’entrepreneuriat
En 2025, Boubacar Roger Thiam franchit une autre frontière en fondant Techbridge Capital.
Le cabinet se positionne sur un territoire qu’il connaît intimement : l’intersection entre technologie et capital-investissement. Son activité couvre notamment l’intégration et l’exploitation d’eFront, l’architecture des systèmes, la gouvernance des données, l’automatisation et la conduite du changement.
Techbridge développe également BlablaDoc, une solution d’intelligence artificielle documentaire destinée à transformer des masses de documents en informations plus facilement exploitables : extraction, classification, recherche sémantique ou contrôle de qualité.
L’initiative traduit une évolution logique. Après avoir utilisé la technologie à l’intérieur de grandes institutions financières, Thiam cherche désormais à transformer cette expertise en offre de marché.
Mais c’est simultanément au Sénégal que son parcours prend une dimension différente.
De l’ingénierie financière à la politique numérique
Le 5 février 2025, Boubacar Roger Thiam est nommé par le Conseil des ministres Directeur de la Promotion de l’Économie numérique et du Partenariat. La fonction le place dans le dispositif d’exécution de la nouvelle stratégie numérique sénégalaise.
Quelques semaines plus tard, le pays lance officiellement son New Deal Technologique, programme à horizon 2034 articulé autour de la souveraineté numérique, de la digitalisation des services publics, du développement de l’économie numérique et du positionnement du Sénégal sur la scène technologique africaine.
L’échelle change considérablement.
Il ne s’agit plus d’optimiser le système d’information d’un gestionnaire d’actifs, mais de participer à la structuration d’un écosystème national. Le New Deal technologique affiche notamment des objectifs de plus de 500 startups technologiques labellisées, 150 000 emplois directs, 100 000 diplômés du numérique et une contribution du secteur portée à 15 % du PIB à l’horizon 2034. Ces chiffres constituent des objectifs gouvernementaux, non des résultats déjà acquis.
Dans ce dispositif, le parcours financier de Thiam prend une résonance particulière. L’un des problèmes majeurs des écosystèmes technologiques africains demeure moins la production d’idées que leur transformation en entreprises suffisamment structurées pour attirer du capital, grandir et franchir les frontières nationales.
Or c’est précisément sur les mécanismes du capital qu’il a construit une grande partie de sa carrière.
Faire passer l’écosystème de la logique de projet à celle d’investissement
Cette grille de lecture apparaît dans les dossiers qu’il porte publiquement. Startup Act, Écosystème Startup, labellisation, accompagnement des structures d’appui, dialogue avec les investisseurs, Sénégal Digital Factory ou encore souveraineté de la donnée : le vocabulaire est celui d’une politique publique, mais la logique recherchée est souvent celle d’une chaîne de valeur.
Thiam a ainsi évoqué la structuration d’un fonds catalytique de type fonds de fonds, destiné aux startups labellisées, avec l’ambition déclarée de mobiliser à terme des capitaux publics, institutionnels et privés.
C’est probablement ici que son parcours devient le plus intéressant à observer.
Pendant plus d’une décennie, il a travaillé dans des environnements où la donnée devait permettre d’allouer du capital avec davantage de précision. Au Sénégal, le défi consiste désormais à créer les conditions pour que le capital trouve plus efficacement les entreprises technologiques capables de produire de la valeur.
La différence est immense. Dans un fonds, les processus sont déjà structurés, les responsabilités définies et les indicateurs établis. Dans un écosystème national, il faut coordonner administrations, startups, investisseurs, universités, opérateurs télécoms, partenaires internationaux et structures d’accompagnement aux intérêts parfois différents.
La technologie devient alors autant un sujet de gouvernance que d’ingénierie.
Le défi de l’exécution
C’est sur cette capacité d’exécution que se jouera la portée du mandat de Boubacar Roger Thiam.
Son expérience lui donne une lecture rare de trois univers qui communiquent encore insuffisamment en Afrique francophone : la technologie, le capital et l’action publique. Elle ne garantit naturellement pas les résultats. Les ambitions du Sénégal en matière de startups, d’emplois numériques, de souveraineté des données ou d’industrialisation technologique devront être mesurées à l’aune de réalisations concrètes.
Mais son parcours raconte déjà quelque chose de l’évolution du leadership technologique africain.
La prochaine génération de responsables du numérique ne sera probablement plus composée uniquement d’informaticiens. Elle devra comprendre simultanément les infrastructures, les données, les modèles économiques, le financement, les contraintes institutionnelles et les mécanismes de passage à l’échelle.
Boubacar Roger Thiam appartient précisément à cette génération hybride. Après avoir contribué à organiser l’information derrière les décisions d’investissement, il se retrouve désormais face à un défi autrement plus vaste : contribuer à organiser un environnement dans lequel les talents, les technologies et les capitaux peuvent produire davantage de valeur au Sénégal.
Mérimé Wilson
