En Afrique, le déficit d’infrastructures est souvent présenté comme un problème de capitaux. Mais une difficulté plus en amont conditionne une grande partie du reste : transformer des besoins considérables en projets suffisamment structurés, sécurisés et rentables pour convaincre États, banques de développement et investisseurs privés de s’engager. C’est précisément sur cette frontière, entre ambition publique et réalité financière, que Cheick-Oumar Sylla ouvre un nouveau chapitre de sa carrière.
Le 1er septembre 2026, Africa50 a annoncé la nomination du dirigeant sénégalais à la tête de son Project Development Fund, le véhicule consacré au développement de projets. Après plus de trois décennies passées entre entreprise, investissement, financement du développement et infrastructures, et plusieurs années à des responsabilités de premier plan au sein de l’International Finance Corporation (IFC), il prend désormais position au cœur de l’un des enjeux les plus déterminants de la transformation économique africaine : faire émerger davantage de projets réellement bancables.
Cette nomination intervient dans une phase d’accélération pour Africa50. L’institution, qui compte aujourd’hui 38 actionnaires dont 33 États africains, la Banque africaine de développement, la BCEAO et Bank Al-Maghrib, revendique un portefeuille de plus de 30 projets répartis dans une trentaine de pays, pour une valeur cumulée supérieure à 8 milliards de dollars. Son ambition n’est plus seulement de financer des infrastructures, mais d’agir sur toute leur chaîne de maturation : identifier, structurer, dérisquer, mobiliser les capitaux puis conduire les projets vers l’investissement.
Une carrière construite aux deux extrémités de la table
Le profil de Cheick-Oumar Sylla prend ici tout son sens. Son parcours n’est pas celui d’un financier ayant évolué exclusivement dans les institutions de développement. Il s’est construit à la jonction de plusieurs univers : banque, industrie pharmaceutique, immobilier, énergie, infrastructures, financement et développement d’entreprises.
Diplômé de HEC Montréal, il a notamment exercé des responsabilités au sein de Pharmafinance, du groupe Teyliom, puis de l’Islamic Corporation for the Development of the Private Sector (ICD), institution membre du groupe de la Banque islamique de développement. Chez ICD, il a dirigé les activités d’investissement et de financement avant de rejoindre ContourGlobal, où il a occupé des fonctions exécutives liées au développement du groupe en Afrique.
Cette succession d’expériences constitue davantage qu’une accumulation sectorielle. Elle lui a permis d’observer la mécanique d’un investissement sous plusieurs angles : celui de l’entreprise qui recherche des capitaux, de l’investisseur qui mesure le risque, du développeur qui doit rendre un projet viable et de l’institution qui cherche à concilier rendement, impact et développement.
C’est avec ce bagage qu’il rejoint l’IFC en 2017, à Dakar, comme Principal Investment Officer pour les infrastructures et les ressources naturelles en Afrique. Deux ans plus tard, il prend la direction des activités de l’institution dans la Corne de l’Afrique, couvrant notamment l’Éthiopie, Djibouti, l’Érythrée, le Soudan et le Soudan du Sud. Des marchés qui confrontent directement le financier aux risques politiques, réglementaires, monétaires et opérationnels que les tableaux Excel saisissent imparfaitement.
En 2022, une nouvelle étape est franchie lorsqu’il est nommé directeur régional d’IFC pour l’Afrique du Nord. Ses responsabilités s’étendent ensuite à un ensemble de marchés allant de l’Égypte au Maroc, en passant par la Tunisie, l’Algérie, la Libye et plusieurs pays de la Corne de l’Afrique. Il y dirige des activités d’investissement et de conseil, avec une problématique constante : créer davantage d’espace pour le secteur privé dans des économies où l’État reste souvent un acteur déterminant.
Le véritable enjeu : fabriquer de l’investissable
Le passage à Africa50 est donc moins une rupture qu’un déplacement vers l’amont de la chaîne de valeur.
Un projet d’infrastructure peut être économiquement nécessaire sans être immédiatement finançable. Entre une volonté gouvernementale et une centrale électrique, une autoroute, un data center ou une infrastructure logistique effectivement construite, se trouvent des études techniques, des autorisations, une architecture juridique, des modèles financiers, la répartition des risques, des négociations contractuelles et parfois plusieurs années de développement.
C’est précisément dans cet espace qu’opère le Project Development d’Africa50 : travailler avec les États, développeurs, investisseurs et partenaires techniques afin de faire progresser les projets de leur conception jusqu’à leur préparation à l’investissement et, idéalement, à leur clôture financière.
Pour Cheick-Oumar Sylla, le mandat touche donc à un problème structurel de l’investissement africain. Le continent ne manque ni de besoins ni d’investisseurs déclarant rechercher des actifs. La difficulté consiste à créer suffisamment de projets offrant une répartition acceptable des risques, une gouvernance robuste et des perspectives de rendement permettant de mobiliser le capital privé à grande échelle.
Le contexte évolue d’ailleurs rapidement. En août 2025, le Project Development Fund de l’Alliance for Green Infrastructure in Africa (AGIA-PD), géré par Africa50, avait réalisé un premier closing de 118 millions de dollars sur un objectif allant jusqu’à 400 millions. En août 2026, Proparco et l’italien CDP ont annoncé 50 millions de dollars d’engagements supplémentaires. Le véhicule vise notamment des projets liés aux énergies renouvelables, au transport durable, aux infrastructures numériques et à la résilience climatique.
Ce mouvement illustre le changement d’échelle auquel Africa50 veut désormais parvenir : disposer non seulement de capitaux susceptibles d’investir, mais d’une véritable machine de développement de projets capable d’alimenter régulièrement le marché en actifs suffisamment matures.
Un management façonné par les marchés complexes
Quelques mois avant son départ de l’IFC, Cheick-Oumar Sylla livrait aussi une lecture intéressante de son fonctionnement comme dirigeant. Il décrivait un management où la décision reste la responsabilité du leader, mais doit être nourrie par l’écoute des équipes, la connaissance du terrain et la capacité à modifier rapidement une décision lorsque les circonstances l’exigent.
Il insistait également sur un principe particulièrement adapté au développement de projets : savoir interrompre suffisamment tôt une opération qui ne réunit pas les conditions nécessaires, plutôt que d’entretenir artificiellement pendant plusieurs mois l’espoir d’un financement. Une culture de la sélection qui, appliquée aux infrastructures, touche au cœur même de la bancabilité : tout projet utile n’est pas nécessairement un projet investissable, et tout projet investissable ne doit pas nécessairement être poursuivi à n’importe quel prix.
C’est peut-être là que réside l’un des principaux atouts de son profil. Après avoir négocié avec des entreprises, des investisseurs, des gouvernements et des institutions financières dans des environnements très différents, Sylla arrive à Africa50 avec une compréhension transversale de ce qui fait aboutir, ou échouer, une transaction.
Son nouveau poste permettra désormais de mesurer cette expérience sur un indicateur beaucoup plus concret : la capacité à transformer plus rapidement les priorités infrastructurelles africaines en actifs capables d’attirer effectivement le capital.
À ce niveau, la fonction dépasse largement la gestion d’un fonds. Elle se situe au point de rencontre entre politique publique, développement économique et discipline de l’investissement. Pour Cheick-Oumar Sylla, après l’IFC, le prochain chapitre se jouera donc moins sur la quantité d’argent disponible que sur la qualité des projets qu’il contribuera à faire émerger.
Mérimé Wilson
