À la tête de la Fondation pour le renforcement des capacités en Afrique depuis 2022, le Sénégalais travaille sur une faiblesse décisive des stratégies de développement : les moyens humains et institutionnels de les exécuter. Passé par Oxfam, la Fondation Rockefeller et Visa, il relie une expérience du terrain aux exigences de la transformation publique.

Le prochain grand rendez-vous de Mamadou Biteye parlera d’électricité. Du 28 au 30 octobre 2026, à Cotonou, le douzième Africa Think Tank Summit doit examiner comment l’accès à l’énergie peut se traduire en transformation économique. Le programme prévoit son intervention à l’ouverture officielle, le 29 octobre. Derrière les discussions sur les réseaux, les investissements et la viabilité du secteur, une question traverse son propre parcours : de quelles institutions faut-il disposer pour qu’une ambition nationale devienne une réalité productive ?

C’est à cette question que ce dirigeant sénégalais consacre son mandat de secrétaire exécutif de la Fondation pour le renforcement des capacités en Afrique, l’ACBF, une institution spécialisée de l’Union africaine. Son domaine touche aux mécanismes concrets de la puissance publique. Une administration capable de préparer un projet, de négocier ses conditions et d’en suivre les résultats peut changer les perspectives d’une économie. Lorsqu’elle manque de ces compétences, même un financement obtenu laisse subsister l’essentiel du problème.

Le développement appris au contact des crises

Mamadou Biteye est économiste agricole de formation. Il a étudié à l’Institut agricole de Crimée et obtenu un master à Ohio State University. Ce point de départ compte : l’économie rurale oblige à regarder ensemble les ressources, les comportements et les institutions qui organisent les échanges. Le revenu des producteurs dépend aussi de leur capacité à accéder au marché.

Chez Oxfam, où il devient directeur régional pour l’Afrique de l’Ouest, cette lecture s’éprouve dans des situations autrement plus urgentes. Sa biographie publiée par data.org mentionne son rôle dans les réponses aux crises alimentaires du Sahel de 2010 et 2012, ainsi qu’aux conflits en Côte d’Ivoire et au Mali. Ces responsabilités supposent de coordonner des acteurs qui ne disposent ni des mêmes moyens ni des mêmes priorités, tout en intervenant dans des environnements qui se dégradent rapidement.

L’expérience permet de comprendre une constante de la suite de sa carrière : la capacité d’agir se construit avant le moment où elle devient indispensable. Le Natural Resource Governance Institute lui attribue également la coconception du programme d’épargne communautaire Saving for Change, déployé notamment au Mali et au Sénégal. À cette échelle, l’organisation collective et la confiance conditionnent déjà l’utilité de l’outil financier.

De la philanthropie aux infrastructures de marché

À la Fondation Rockefeller, dont il dirige les activités africaines, Mamadou Biteye élargit son champ d’intervention à l’emploi des jeunes, à la santé et à la sécurité alimentaire. Il participe au développement de Digital Jobs Africa et de la Global Impact Sourcing Coalition. Selon le NRGI, l’initiative Digital Jobs Africa a permis de former plus de 160 000 jeunes à l’employabilité. Ce chiffre mesure des formations, et non autant d’emplois créés. La distinction est essentielle pour apprécier ce type de programme.

Le passage est néanmoins révélateur. Pour rapprocher les jeunes du travail numérique, il faut organiser une rencontre entre la formation et la demande des entreprises. L’accès à une compétence devient économiquement utile lorsqu’un employeur la reconnaît, qu’une activité peut la rémunérer et que le bénéficiaire peut effectivement accéder à cette activité. Cette articulation entre individus, organisations et marchés se retrouve dans ses responsabilités suivantes.

Chez Visa, il exerce notamment comme vice-président chargé de la croissance inclusive au niveau mondial, après des fonctions d’impact social dans la région Europe centrale et orientale, Moyen-Orient et Afrique. D’après sa biographie institutionnelle, il contribue à des stratégies d’inclusion financière numérique, d’éducation financière et d’accompagnement des petites entreprises. L’ancien responsable humanitaire travaille désormais au sein d’un groupe dont l’activité repose sur des infrastructures commerciales mondiales. Son parcours traverse ainsi plusieurs manières de produire un effet économique, avec leurs contraintes propres.

Renforcer les administrations qui portent les réformes

Sa nomination à l’ACBF, en mai 2022, réunit ces expériences autour d’un mandat institutionnel. La stratégie 2023-2027 de la Fondation couvre la gouvernance économique et sociale, le climat et les usages productifs de l’énergie, l’agro-industrie et la souveraineté alimentaire, ainsi que le commerce. Ces priorités ont un point commun : elles demandent des organisations capables de conduire un changement dans la durée, bien au-delà de l’annonce d’un programme.

Le programme Leadership Excellence in Africa’s Public Sector, ou LEAPS, donne une traduction concrète à cette orientation. L’ACBF le présente comme un parcours de quatre mois associant développement du leadership, coaching et application aux difficultés rencontrées dans les institutions. Le Sénégal figure parmi les huit pays représentés dans le réseau de participants présenté par la Fondation. Les enseignements portent notamment sur la conduite des équipes et la coordination entre administrations.

Ce choix éclaire une difficulté familière aux dirigeants. La compétence technique d’un cadre ne garantit pas qu’il sache entraîner une équipe, obtenir un arbitrage ou faire coopérer des services aux intérêts divergents. La réforme se joue aussi dans ces relations. En travaillant sur les comportements professionnels et sur les conditions de coopération, la Fondation intervient à l’endroit où une décision peut perdre sa force au cours de son exécution.

La capacité publique comme actif économique

Pour les entreprises sénégalaises, le sujet est très concret. La qualité d’une administration se traduit dans le temps nécessaire pour instruire un dossier, dans la lisibilité d’une procédure et dans la continuité des décisions. Pour un investisseur, ces éléments pèsent sur les coûts et sur la prévisibilité d’un projet. Le travail de renforcement institutionnel peut donc avoir une portée commerciale et industrielle, même lorsque ses résultats sont moins visibles qu’une infrastructure inaugurée.

La même exigence vaut pour l’ACBF. Former des responsables constitue une étape ; apprécier les changements dans leurs organisations en est une autre. La qualité du mandat de Mamadou Biteye devra se lire dans des capacités mieux conservées, des pratiques effectivement modifiées et une dépendance moindre aux interventions ponctuelles. Leur observation demande du suivi et des comparaisons dans la durée.

Le sommet de Cotonou offre, à cet égard, un sujet particulièrement exigeant. Transformer l’électricité en croissance suppose de faire fonctionner ensemble opérateurs, régulateurs, administrations et investisseurs. C’est dans cette coopération que se situe aujourd’hui Mamadou Biteye. Après avoir travaillé avec les communautés, les fondations et les entreprises internationales, il s’attache aux institutions qui doivent permettre à une ambition collective de tenir. Une part de la souveraineté économique africaine dépend de cette aptitude quotidienne à faire aboutir les décisions.

Mérimé Wilson

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