Aux côtés d’Hervé Bouvet, le directeur général sénégalais d’Oryx Energies participe au rachat majoritaire du groupe pétrolier basé à Genève, dans une opération évaluée à près d’un milliard de dollars. Derrière cette transaction d’envergure se dessine une trajectoire singulière : celle d’un ingénieur devenu négociant, puis patron d’une multinationale énergétique, avant de franchir le seuil décisif de la propriété du capital. Un parcours qui éclaire les nouvelles formes de leadership africain dans une industrie historiquement dominée par les grandes maisons internationales de négoce.

En 2015, depuis les bureaux genevois d’Oryx Energies, Moussa Diao supervisait déjà un portefeuille annuel de plus de deux millions de tonnes de produits pétroliers. Onze ans plus tard, le Sénégalais franchit une nouvelle étape dans une carrière presque entièrement consacrée à cette entreprise. Il ne s’agit plus seulement de négocier des cargaisons, d’anticiper les marchés ou de piloter des opérations industrielles. Il s’agit désormais de participer au contrôle de l’entreprise elle-même.

L’opération, révélée début octobre 2026 par Africa Intelligence et rapportée par Bloomberg, associe Moussa Diao à Hervé Bouvet, responsable de l’activité de négoce d’Oryx Energies. Les deux dirigeants ont acquis, selon les informations publiées, une participation majoritaire auprès du groupe AOG, contrôlé par l’homme d’affaires suisse Jean-Claude Gandur. La transaction est évaluée à environ un milliard de dollars, même si la répartition précise du capital, les modalités de financement et la valorisation définitive n’ont pas été rendues publiques.

Pour Moussa Diao, cette évolution possède une portée particulière. Entré dans l’entreprise en 1999 comme trader junior, il participe, vingt-sept ans plus tard, à sa reprise. Une transformation du statut de dirigeant à celui de repreneur qui constitue l’aboutissement d’une connaissance patiemment construite de l’entreprise, de ses marchés et de ses équilibres économiques.

Un héritage pétrolier, mais une carrière construite hors de l’entreprise familiale

Le pétrole occupe une place ancienne dans l’histoire personnelle de Moussa Diao. Son père, Abdoulaye « Baba » Diao, figure du monde des affaires sénégalais et patron de la société ITOC, appartient à cette génération d’entrepreneurs qui ont contribué à structurer le négoce pétrolier national.

Cet environnement familial lui donne très tôt une familiarité avec un univers dans lequel les relations commerciales, la connaissance des marchés internationaux et la capacité à mobiliser des financements sont déterminantes. Mais Moussa Diao choisit de construire sa carrière dans une entreprise internationale plutôt que de rejoindre directement les activités familiales.

Ancien élève du Prytanée militaire du Sénégal, il poursuit des études scientifiques à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, en Suisse, où il se forme à l’ingénierie physique. Il complète ce cursus par un master spécialisé en politique et gestion de l’énergie à l’École nationale supérieure du pétrole et des moteurs, rattachée à l’Institut français du pétrole.

Cette combinaison entre formation scientifique et spécialisation énergétique constituera l’un des fondements de son parcours. Dans le négoce pétrolier, la maîtrise des mécanismes de prix ne suffit pas. Il faut comprendre la logistique, la qualité des produits, les contraintes des infrastructures, la solvabilité des contreparties et les réalités réglementaires des pays d’approvisionnement.

Son entrée chez Addax, devenu par la suite Oryx Energies, intervient en 1999. Le jeune ingénieur découvre le trading dans un groupe déjà solidement positionné sur les marchés africains. Il y apprend les mécanismes d’un métier où les marges se construisent autant par la précision des arbitrages que par la maîtrise des risques.

Du Bénin à Genève, l’apprentissage des marchés africains

La carrière de Moussa Diao prend rapidement une dimension opérationnelle. Au début des années 2000, il se voit confier le développement des activités commerciales de gaz de pétrole liquéfié au Bénin, à une période où le groupe investit dans de nouvelles capacités d’approvisionnement et de stockage.

Cette étape est structurante. Elle l’éloigne des seules salles de marché pour le confronter directement aux réalités de la distribution énergétique africaine : infrastructures, coûts de transport, organisation commerciale et besoins des consommateurs.

Il poursuit ensuite son ascension en Côte d’Ivoire, où il dirige le bureau régional et contribue au développement du négoce pétrolier en Afrique de l’Ouest. Pendant plusieurs années, Abidjan devient l’un des principaux terrains d’exercice de ses responsabilités.

En 2009, il rejoint Genève pour prendre la direction du desk Afrique de l’Ouest et Afrique centrale. Il supervise alors des volumes importants de produits pétroliers et une équipe de négociants intervenant sur plusieurs marchés du continent.

Cette expérience lui donne une position particulièrement intéressante dans l’industrie. Moussa Diao connaît les contraintes des marchés africains, mais maîtrise également les exigences des places internationales du négoce. Il évolue ainsi à l’intersection de deux réalités souvent éloignées : les besoins énergétiques des économies africaines et les mécanismes financiers qui rendent leur approvisionnement possible.

En février 2019, Jean-Claude Gandur lui confie la direction générale d’Oryx Energies. Sa nomination consacre vingt années de progression interne et une expertise devenue centrale pour les ambitions africaines du groupe.

Oryx Energies, un actif stratégique bien au-delà de ses stations-service

La portée du rachat de 2026 se mesure à la dimension de l’entreprise concernée.

Né des activités développées par le groupe fondé par Jean-Claude Gandur en 1987, Oryx Energies s’est progressivement imposé parmi les fournisseurs indépendants d’énergie les plus établis d’Afrique subsaharienne.

Son modèle économique repose sur une intégration de plusieurs métiers : négoce international, approvisionnement, transport maritime, stockage, distribution de carburants, commercialisation du GPL, lubrifiants et services de soutage.

Les données publiées par le groupe font état d’environ 9,44 millions de tonnes de produits commercialisés annuellement, d’une capacité totale de stockage de 947 276 mètres cubes et d’un réseau dépassant 410 stations-service. Ses activités s’appuient également sur d’importantes infrastructures logistiques et des implantations dans de nombreux pays africains.

Ce positionnement présente un intérêt économique considérable. Dans plusieurs économies d’Afrique subsaharienne, l’approvisionnement en carburants demeure largement dépendant des importations. La sécurité énergétique repose donc sur la capacité des opérateurs à mobiliser des cargaisons, sécuriser des financements, disposer de capacités de stockage et organiser une distribution régulière.

Oryx Energies intervient précisément sur ces maillons stratégiques. Son importance dépasse la vente de carburant au consommateur final : le groupe participe au fonctionnement quotidien d’activités industrielles, logistiques, minières et commerciales.

Pour Moussa Diao, la connaissance de cette chaîne de valeur représente un avantage décisif. Il a exercé successivement dans le négoce, le développement commercial, la gestion régionale et la direction générale. Cette continuité lui confère une compréhension de l’entreprise difficile à reproduire pour un acquéreur extérieur.

La prise de contrôle de 2026, un changement de dimension

Le rachat majoritaire d’Oryx Energies marque une transition importante dans la gouvernance du groupe. Après plusieurs décennies sous l’influence de son fondateur, le contrôle passe, selon les informations disponibles, à un tandem issu de son propre management.

Dans le langage financier, une telle opération relève d’un management buyout, ou rachat d’entreprise par ses dirigeants.

Sa logique est particulière : les repreneurs ne découvrent pas les actifs qu’ils acquièrent. Ils en connaissent les marchés, les clients, les équipes, les risques opérationnels et les perspectives de croissance. Cette proximité réduit certaines incertitudes industrielles, sans faire disparaître les contraintes financières d’une acquisition de grande ampleur.

L’association entre Moussa Diao et Hervé Bouvet apparaît, à cet égard, comme un choix de continuité. Elle réunit le pilotage global de l’entreprise et la maîtrise de son activité de négoce, historiquement déterminante dans la génération de résultats.

L’opération intervient après d’autres manifestations d’intérêt pour les actifs du groupe, notamment celle du financier américano-burkinabè Simon Tiemtoré, à travers Lilium Capital, dont les discussions pour reprendre une partie des activités africaines n’ont pas abouti.

Il convient toutefois de distinguer la portée symbolique de la transaction de sa réalité juridique. Le rachat n’est pas une acquisition personnelle de l’intégralité d’Oryx Energies par Moussa Diao. Il s’agit d’une reprise majoritaire conduite avec Hervé Bouvet, dont les participations individuelles et les conditions financières restent à préciser.

L’événement n’en demeure pas moins significatif : un dirigeant sénégalais participe désormais directement au contrôle capitalistique d’un groupe énergétique international dont il connaît les rouages depuis plus d’un quart de siècle.

Le véritable défi : transformer la connaissance des marchés en création de valeur durable

Devenir actionnaire d’une entreprise de cette taille ne signifie pas simplement prolonger une carrière de dirigeant. La nature des responsabilités change.

Dans l’industrie pétrolière, les besoins de trésorerie sont considérables. L’achat de cargaisons, le financement des stocks, les garanties bancaires et les investissements logistiques mobilisent des capitaux importants. Les résultats restent exposés aux fluctuations des cours internationaux, aux mouvements de change et aux risques géopolitiques.

Les performances publiées pour 2025 illustrent cette complexité. Le négoce est resté le principal contributeur au résultat net d’Oryx Energies, tandis que certaines activités de distribution ont subi des pressions concurrentielles et des contraintes propres à leurs marchés.

Dans ce contexte, la nouvelle structure actionnariale devra préserver la qualité des relations bancaires, maintenir la discipline financière et poursuivre les investissements sans fragiliser les équilibres du groupe. L’absence d’informations publiques détaillées sur le financement de l’acquisition ne permet pas encore de mesurer le niveau d’endettement éventuellement associé à la transaction.

La stratégie de développement devra également répondre à l’évolution des besoins énergétiques africains.

Sous la direction de Moussa Diao, Oryx Energies a notamment renforcé son attention au gaz de pétrole liquéfié, considéré comme une solution permettant de réduire le recours au bois et au charbon de cuisson. En 2024, le dirigeant indiquait que la moitié des investissements du groupe était consacrée au GPL. Le développement de cette activité au Sénégal depuis septembre 2023 et les investissements engagés en Afrique de l’Est témoignent de cette orientation.

Au Sénégal, le projet de terminal pétrolier de Bargny, dont la mise en service était annoncée pour 2026, illustre également l’importance des infrastructures de stockage pour renforcer la fiabilité des approvisionnements, notamment sur le corridor Sénégal-Mali.

L’enjeu pour le nouveau tandem actionnarial sera donc de conjuguer performance commerciale, sécurité d’approvisionnement, investissements de long terme et adaptation progressive de son portefeuille énergétique.

Une trajectoire révélatrice de la montée en puissance des dirigeants africains

L’histoire de Moussa Diao présente une caractéristique qui la distingue de nombreux parcours entrepreneuriaux : elle ne commence ni par la création d’une société ni par une levée de fonds, mais par l’accumulation d’une expertise à l’intérieur d’une multinationale.

Son ascension montre comment la compétence opérationnelle, la maîtrise des marchés internationaux et la longévité managériale peuvent devenir les fondements d’un accès au capital.

Elle éclaire aussi une évolution plus large du capitalisme africain. Après avoir progressivement accédé aux directions générales de groupes internationaux, certains dirigeants du continent cherchent désormais à prendre part aux décisions de propriété et aux arbitrages d’investissement.

Le cas Moussa Diao ne signifie pas, à lui seul, une africanisation du capital de l’ensemble de l’industrie énergétique. Mais il constitue un exemple concret de cette capacité croissante de managers africains expérimentés à intervenir dans des transactions internationales majeures.

Pour le Sénégal, qui développe ses propres ambitions pétrolières et gazières, ce parcours possède une résonance particulière. Il rappelle que la puissance énergétique d’un pays ne repose pas uniquement sur ses ressources naturelles, mais aussi sur les compétences de ses dirigeants, leur accès aux financements, leur maîtrise du commerce international et leur capacité à investir dans des actifs stratégiques.

Vingt-sept ans après ses premiers pas dans le trading, Moussa Diao aborde ainsi un chapitre autrement exigeant de sa carrière. Il a déjà démontré sa capacité à progresser au sein d’Oryx Energies et à en assurer la direction. Son nouveau défi consiste à prouver qu’un dirigeant devenu repreneur peut préserver la solidité d’une entreprise internationale tout en lui donnant les moyens d’une nouvelle phase de développement.

Son parcours raconte finalement une forme de pouvoir économique particulièrement rare : celle d’un professionnel qui, après avoir appris à faire fonctionner une entreprise, accède à la responsabilité d’en détenir le contrôle avec son partenaire.

Mérimé Wilson

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