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Pierre Goudiaby Atepa, l’architecte qui a construit sa propre légende

En cinquante ans, l’ingénieur casamançais a imposé sa signature sur les grands équipements de l’Afrique de l’Ouest, converti sa notoriété en influence économique et politique, et essuyé les contreparties d’un modèle bâti sur la proximité avec le pouvoir. Anatomie d’une trajectoire qui dit beaucoup de la place de l’architecte dans l’économie africaine.

Le 24 mai 2025, à l’esplanade du Monument de la Renaissance africaine de Dakar, Pierre Atepa Goudiaby a été célébré pour cinquante années de carrière. Le lieu n’était pas neutre. En choisissant de dévoiler un livre et un documentaire au pied de l’ouvrage le plus contesté de son parcours, l’architecte a fait ce qu’il fait depuis un demi-siècle : transformer une controverse en socle. Devant un parterre où figuraient des représentants du gouvernement sénégalais et le gouverneur de la BCEAO, il a résumé l’exercice en une formule qui vaut méthode. Ce livre et ce documentaire, a-t-il dit, ne sont pas ses mémoires mais les balises d’un chemin, un message à la jeunesse africaine.

La formule est habile. Elle déplace le regard du bilan vers la transmission, au moment précis où le bilan devient discutable.

Un nom devenu marque

Pierre Goudiaby Atepa naît le 30 juin 1947 à Ziguinchor, en Casamance, dans une famille diola fogny. Fils de négociant, il grandit à Dakar, à la Médina puis à Rebeuss. Après des études scientifiques au lycée Blaise Diagne, il obtient une bourse pour le Rensselaer Polytechnic Institute de New York, où il décroche successivement un diplôme d’ingénieur en sciences de la construction et un diplôme d’architecte. Le sujet de son travail de fin d’études, « La ville idéale africaine », annonce déjà un positionnement : l’architecture comme instrument de projet national, non comme discipline formelle.

Le détail le plus révélateur de sa biographie est onomastique. « Atepa » signifie « le bâtisseur » en diola. L’architecte en fera le nom de sa société et le mettra en avant pour lui-même, bien avant que le marketing personnel ne devienne une pratique courante sur le continent. Ce geste, mineur en apparence, structure toute la suite. Là où ses confrères de la même génération ont construit des cabinets, Atepa a construit une signature.

L’acte fondateur et sa contestation

En 1975, il remporte, aux côtés de son aîné Cheikh Ngom, le concours du siège de la BCEAO à Dakar. La tour du Plateau, qui évoque selon les lectures le fromager casamançais ou le baobab, deviendra le plus haut bâtiment de la capitale et figurera sur les anciennes coupures de dix mille francs CFA, démonétisées en 2003. Difficile d’imaginer meilleur lancement de carrière : un objet architectural qui circule dans toutes les poches de l’Union monétaire.

C’est aussi le point de départ d’un différend qui traverse quatre décennies. Cheikh Ngom, ingénieur devenu architecte à l’École spéciale d’architecture de Paris entre 1970 et 1973, avait été en 1974 le premier Sénégalais à ouvrir un cabinet d’architecture et d’urbanisme à Dakar, avec le soutien de Léopold Sédar Senghor. Plusieurs sources, dont les archives du cabinet Ngom, contestent l’attribution du projet à Atepa seul et rappellent que ce dernier a débuté dans la structure de son aîné. La question a nourri une procédure judiciaire et n’a jamais été tranchée dans l’opinion. Le décès de Cheikh Ngom, survenu le 13 octobre 2025 à Ziguinchor, l’a relancée une dernière fois : les nécrologies l’ont largement présenté comme l’architecte du siège de la BCEAO et de la grande mosquée de Tivaouane.

Il y a là plus qu’une querelle d’ego. Dans un métier où le capital est la référence, la paternité d’une œuvre fondatrice détermine des décennies de commandes. Que la question reste ouverte en dit long sur la fragilité documentaire de l’histoire architecturale ouest-africaine, et sur le fait que la notoriété médiatique y supplée souvent l’archive.

Le modèle Atepa : l’État comme client unique

Le cabinet ouvre en 1977, suivi en 1985 par Atepa Technologies, structure d’ingénierie technique, financière et immobilière. Des bureaux s’installent en Gambie, en Guinée-Bissau, au Mali, au Togo, en Mauritanie, au Tchad, en République démocratique du Congo et au Burkina Faso. Un Espace Atepa ouvre à Paris en 2006.

Le portefeuille dessine une constante. L’aéroport international de Banjul, dont la structure évoque un oiseau. Le siège de la CEDEAO à Lomé. Le centre de conférences et les villas présidentielles réalisés à Malabo pour le sommet des chefs d’État d’Afrique centrale de juin 1999. La Porte du Troisième Millénaire, inaugurée en 2001 sur la corniche de Dakar. La Tour Mayombe au Congo. Presque exclusivement des commandes publiques ou paraétatiques, souvent liées à des sommets, des institutions régionales ou des projets de prestige national.

Ce modèle a une logique économique. Sur des marchés où la commande privée structurée est rare et où les donneurs d’ordre solvables sont l’État et les institutions financières régionales, la performance d’un cabinet dépend moins de sa production que de son accès. Atepa a poussé cette logique jusqu’à son terme, en devenant lui-même un acteur politique.

Le prix de la proximité

De 2000 à 2012, il est ministre conseiller spécial d’Abdoulaye Wade pour l’architecture. Les adversaires du président le surnomment « l’artiste officiel du Roi Soleil », dans un contexte où la politique de grands travaux est jugée coûteuse pour les finances publiques.

Le Monument de la Renaissance africaine cristallise tout. Conçu à partir d’une idée du chef de l’État, réalisé par l’entreprise nord-coréenne Mansudae Overseas Projects, l’ouvrage de cinquante mètres est inauguré le 3 avril 2010, à la veille du cinquantenaire de l’indépendance, devant une vingtaine de chefs d’État. Son coût, estimé entre neuf et quinze milliards de francs CFA, est jugé pharaonique dans un contexte de crise. L’annonce par Abdoulaye Wade qu’il se réserverait trente-cinq pour cent des recettes d’exploitation au titre de la propriété intellectuelle, et que son fils Karim présiderait le conseil d’administration de la fondation gestionnaire, achève de faire du monument un point de fixation de l’opposition. Peu avant l’inauguration, des manifestants réclament dans les rues de Dakar la démission du président.

Dans cette affaire, la position de l’architecte est structurellement inconfortable. Il n’est ni l’initiateur du projet, ni son financeur, ni le bénéficiaire de ses droits, mais il en porte publiquement la signature. C’est la limite du modèle : lorsque la commande est politique, la réputation professionnelle devient un actif exposé à des risques que l’architecte ne contrôle pas.

La conversion inachevée

À partir de 2015, Atepa entreprend de convertir son capital de notoriété en positions institutionnelles. Le 25 juin 2015, il est élu président des conseils d’administration de la Bourse régionale des valeurs mobilières et du Dépositaire central / Banque de règlement. Reconduit en juin 2018 pour trois ans, il démissionne dès le 18 décembre de la même année, invoquant son engagement politique et sa candidature à l’élection présidentielle sénégalaise de février 2019.

L’épisode électoral est un échec net. Porté par le mouvement citoyen Sénégal Rek, adossé à deux ouvrages programmatiques publiés en 2012 et 2018, il promet un mandat unique de transition et un gouvernement de dix-huit membres. Sa candidature est rejetée par le Conseil constitutionnel au terme du processus de parrainage, qu’il conteste publiquement. La leçon est instructive : la notoriété d’un bâtisseur, même adossée à une fortune personnelle et à un carnet d’adresses continental, ne se convertit pas mécaniquement en capital électoral.

Le retour se fait par le canal patronal. Le 14 janvier 2023, il prend la présidence du Club des investisseurs sénégalais, succédant à l’industriel Babacar Ngom. Il y défend une doctrine constante : donner au secteur privé national un accès prioritaire aux grands projets, au gaz, aux corridors industriels. Il quitte cette fonction fin juin 2026, laissant la place à Amadou Ly, directeur général d’Akilee, pour la mandature 2026-2029.

Le dossier offshore

Deux enquêtes du consortium international des journalistes d’investigation ont visé ses montages financiers. En avril 2016, cité dans les Panama Papers, il tient une conférence de presse pour nier détenir un compte au Panama et explique avoir créé une trentaine d’années plus tôt une société, Atepa Engineering, à Genève, avant qu’il ne lui soit conseillé de l’immatriculer au Panama pour des raisons fiscales, opération qu’il présente comme légale et déclarée aux autorités sénégalaises de l’époque. Les documents exploités par les journalistes font par ailleurs état d’une société Atepa Holding Ltd aux Îles Vierges britanniques, active de 1998 à 2009.

En octobre 2021, les Pandora Papers le citent à nouveau, cette fois en lien avec le secteur minier au Niger. Sa réponse, publiée intégralement, change de registre : il conteste toute évasion fiscale et revendique ouvertement ses implantations internationales, citant une société en Chine et une autre à Singapour, présentées comme une manière pour les entrepreneurs africains de jouer avec les mêmes règles que leurs concurrents occidentaux.

Aucune procédure judiciaire connue n’a suivi au Sénégal. Le dossier reste néanmoins un marqueur, moins pour ce qu’il établit que pour ce qu’il illustre : l’internationalisation financière des grandes fortunes ouest-africaines s’est faite très tôt, très discrètement, et avec des instruments dont la légalité formelle n’épuise pas la question de l’exemplarité.

Le prescripteur

À soixante-dix-neuf ans, Atepa a glissé du chantier au discours. Le 12 juin 2026 à Lomé, en ouverture de la deuxième édition des BOAD Development Days, il a défendu une approche de rupture dans la conception urbaine, plaidant pour l’intégration des solutions énergétiques locales, notamment solaires, dès la conception des villes nouvelles, et pour la montée en puissance de filières régionales de matériaux de construction capables de transformer sur place l’acier, l’aluminium et le verre. En janvier 2026 à Banjul, il défendait le partenariat public-privé comme alternative à la dette publique.

Le paradoxe est là. La doctrine qu’il énonce, une architecture enracinée, sobre, industrialisée localement, est aujourd’hui portée sur le terrain par une génération qui ne lui doit rien. L’atelier Worofila, fondé en 2019 à Dakar, construit en terre crue et en typha et a reçu le prix Design Vanguard d’Architectural Record en 2024. L’agence GA2D a vu sa réhabilitation de la gare de Dakar retenue parmi les dix-neuf projets présélectionnés du Prix Aga Khan d’architecture 2025, sur trois cent soixante-neuf candidatures. Ces travaux relèvent d’une économie différente, celle du concours, de la recherche et de la reconnaissance critique internationale, là où Atepa a bâti sur la relation politique.

C’est peut-être le véritable héritage. Pierre Goudiaby Atepa a démontré qu’un architecte africain pouvait accéder à la commande continentale, dialoguer d’égal à égal avec les chefs d’État, présider une bourse régionale et peser dans le débat économique. Il a ouvert un espace. Il revient à d’autres de démontrer qu’on peut l’occuper autrement.

Oswald F

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