Dans les métiers de l’assurance, les transformations les plus durables ne commencent pas toujours dans les conseils d’administration des compagnies. Elles se jouent aussi en amont, dans la formation des actuaires, la maîtrise du risque, la qualité des programmes, la professionnalisation des cadres et, désormais, la capacité à concevoir des solutions accessibles aux populations encore éloignées des mécanismes classiques de protection. Rokhaya Kandji a précisément construit son parcours à cette intersection. Directrice générale de l’IFAGE à Dakar et, depuis septembre 2025, coordinatrice régionale pour l’Afrique francophone du Microinsurance Network, la dirigeante sénégalaise se trouve aujourd’hui au croisement de deux enjeux structurants : produire les compétences dont l’industrie financière africaine a besoin et contribuer à élargir l’accès à l’assurance.

Ce double positionnement raconte une évolution professionnelle cohérente. Avant de diriger, Rokhaya Kandji a travaillé sur les fondations mêmes d’une institution : ses processus, ses standards et sa reconnaissance académique.

Elle rejoint l’IFAGE en 2013 comme responsable assurance qualité. Pendant plus de quatre ans, elle travaille notamment à la structuration des procédures internes ainsi qu’aux démarches d’accréditation auprès du CAMES et d’habilitation institutionnelle auprès de l’ANAQ-Sup. Une fonction moins visible que la direction générale, mais déterminante dans l’enseignement supérieur privé africain, où la valeur d’un établissement repose autant sur son offre pédagogique que sur la robustesse de ses mécanismes de reconnaissance.

Cette culture du standard constitue probablement l’une des clés de lecture les plus intéressantes de son parcours. Rokhaya Kandji n’accède pas au management par la seule voie commerciale. Elle y arrive par la qualité, la normalisation et l’ingénierie de formation.

De la qualité à la stratégie

Sa formation accompagne cette trajectoire. Après un MBA orienté Qualité, Hygiène, Sécurité et Environnement à l’Institut supérieur de Management, elle complète son profil au CESAG par un master en ingénierie consacré à la gestion de la formation et des centres de formation.

Le passage de responsable qualité à directrice générale adjointe de l’IFAGE, en 2018, marque un premier changement d’échelle. Elle ne travaille plus seulement sur la conformité de l’institution, mais participe au pilotage des équipes et à sa stratégie de développement international.

Puis vient la direction générale, qu’elle prend en décembre 2021.

L’enjeu dépasse alors la gestion quotidienne d’une école. L’IFAGE évolue sur un segment stratégique pour les économies africaines : la formation aux métiers du chiffre, de l’assurance, du risque et de l’actuariat. Ces compétences sont devenues d’autant plus sensibles que les assureurs, banques, institutions de prévoyance et acteurs financiers doivent gérer des environnements marqués par la digitalisation, la sophistication réglementaire, les nouveaux risques climatiques et la nécessité de mieux exploiter les données.

Sous cette perspective, diriger un établissement spécialisé revient aussi à intervenir indirectement sur la qualité future du capital humain de toute une industrie.

L’IFAGE revendique aujourd’hui un positionnement pionnier dans l’assurance et l’actuariat en Afrique francophone. Son parcours institutionnel comprend notamment la reconnaissance par le CAMES de sa licence professionnelle en assurance ainsi que de son master professionnel en assurance. L’établissement développe parallèlement des cursus en actuariat et des programmes de spécialisation destinés aux professionnels.

La trajectoire de Rokhaya Kandji se lit ainsi moins comme celle d’une administratrice d’école que comme celle d’une dirigeante progressivement positionnée sur l’infrastructure humaine de l’industrie financière.

La microassurance, nouveau changement d’échelle

Sa nomination en 2025 comme coordinatrice régionale pour l’Afrique francophone du Microinsurance Network ajoute une dimension supplémentaire.

Le sujet est majeur. Dans de nombreux marchés africains, le défi de l’assurance ne consiste pas uniquement à améliorer les performances des compagnies existantes. Il consiste aussi à toucher des millions de personnes, de travailleurs indépendants, de petits entrepreneurs ou de ménages dont les revenus et les usages correspondent difficilement aux modèles traditionnels de distribution.

L’assurance inclusive cherche précisément à réduire cette distance.

Dans ses nouvelles fonctions, Rokhaya Kandji intervient sur le développement du réseau en Afrique francophone, le renforcement des relations avec les différents acteurs de l’écosystème et les travaux de connaissance consacrés à la microassurance. Son périmètre comprend également le programme Landscape of Microinsurance, ainsi que les espaces de partage de bonnes pratiques.

Elle change donc de terrain sans réellement changer de sujet.

À l’IFAGE, il s’agit de renforcer les compétences. Au Microinsurance Network, il s’agit de renforcer un écosystème. Dans les deux cas, l’objectif repose sur une même logique : améliorer les capacités d’un marché avant d’espérer en augmenter durablement la portée.

Le rôle prend également une dimension institutionnelle. En mars 2026, lors de la 11e Conférence régionale africaine sur l’assurance inclusive organisée à Lomé, elle intervient au titre du Microinsurance Network dans un rendez-vous réunissant professionnels, régulateurs et spécialistes de plusieurs dizaines de pays. La question n’est plus seulement sénégalaise. Elle concerne la manière dont l’Afrique francophone peut construire des modèles d’assurance suffisamment simples, soutenables et adaptés pour protéger une population beaucoup plus large.

Former ceux qui assureront l’Afrique

C’est sans doute ici que le parcours de Rokhaya Kandji devient particulièrement intéressant pour l’économie sénégalaise.

La transformation du secteur financier africain est souvent analysée par les capitaux levés, les nouvelles technologies ou les rapprochements entre entreprises. Elle dépend pourtant d’un actif plus discret : la disponibilité de professionnels capables de tarifer un risque, construire un produit, interpréter des données, respecter un cadre réglementaire et comprendre les comportements des populations auxquelles ces produits sont destinés.

L’actuariat, la réassurance, la gestion des risques ou la comptabilité technique ne sont donc pas de simples spécialités académiques. Ils constituent une partie de l’architecture nécessaire au développement de marchés financiers plus solides.

En ayant passé plus d’une décennie au sein de l’IFAGE, de la qualité institutionnelle à la direction générale, Rokhaya Kandji a progressivement déplacé son centre de gravité : des procédures vers les équipes, des équipes vers la stratégie, puis de la stratégie d’un établissement vers les problématiques régionales d’inclusion assurantielle.

Son nouveau défi sera désormais d’articuler ces deux mondes.

Car entre former davantage de spécialistes de l’assurance et parvenir à assurer davantage d’Africains, le lien paraît évident mais n’est pas automatique. Il suppose de rapprocher formation, innovation, réglementation, compréhension des besoins et modèles économiques viables.

C’est précisément sur cette chaîne de valeur que se situe désormais Rokhaya Kandji. Une position moins spectaculaire que certains postes exécutifs de la finance, mais potentiellement structurante : agir sur ceux qui construisent le marché et, simultanément, sur ceux que ce marché doit encore parvenir à protéger.

Mérimé Wilson

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