En quelques années, Wedji Kane a déplacé le centre de gravité de son parcours. Après une formation d’ingénieure en France et plusieurs expériences dans la data, elle a choisi de transformer son expertise technique en projet entrepreneurial et en outil de structuration de l’écosystème numérique sénégalais. Avec LinkSenAI, l’Institut des Algorithmes du Sénégal et le SALTIS, elle porte une même conviction : le Sénégal ne doit pas seulement former des talents technologiques, mais apprendre à conserver, connecter et monétiser leur valeur à l’échelle mondiale.
Il y a dans le parcours de Wedji Kane un contraste qui résume une partie du défi technologique africain. Elle grandit entre Pikine et Guédiawaye, dans la banlieue dakaroise, dans un environnement éloigné des grands centres internationaux de l’innovation. Un portrait publié en 2022 raconte une jeune fille qui aide sa mère à vendre du jus de bissap, excelle en mathématiques, obtient un baccalauréat scientifique assorti d’une bourse d’excellence et poursuit ensuite son chemin vers la France.
La trajectoire aurait pu devenir celle, désormais familière, d’un talent africain formé puis durablement absorbé par les économies occidentales. Wedji Kane a choisi une autre construction.
Diplômée en 2021 de l’ENSEIRB-MATMECA de Bordeaux en télécommunications, elle complète son profil en 2022 par une spécialisation orientée intelligence artificielle et data à Mines Paris – PSL. Cette double compétence est importante. Les télécommunications lui donnent la lecture des infrastructures et des systèmes ; la data et l’intelligence artificielle ajoutent une capacité à travailler sur ce qui constitue désormais une matière première stratégique des entreprises : la donnée.
Son parcours professionnel la conduit ensuite dans plusieurs environnements technologiques, de la recherche aux grands groupes, avant de rejoindre Onepoint comme ingénieure data entre 2022 et 2025. Elle travaille également pour Carrefour France. Ce passage dans de grandes organisations européennes lui permet d’observer la technologie non plus seulement comme discipline scientifique, mais comme outil industriel : architecture des données, transformation des processus, qualité des systèmes, mise en production et capacité à répondre à des besoins métiers précis.
C’est précisément à cet endroit que son parcours change de nature.
LinkSenAI : garder les compétences au Sénégal, exporter leur valeur
En 2025, Wedji Kane lance LinkSenAI. Derrière cette entreprise de services numériques se trouve une question économique beaucoup plus large : faut-il nécessairement déplacer les ingénieurs africains pour que leur expertise rencontre les marchés internationaux ?
Le modèle développé par LinkSenAI tente d’apporter une autre réponse. L’entreprise identifie et mobilise au Sénégal des compétences en data, intelligence artificielle, cloud, développement logiciel, DevOps et autres métiers technologiques afin de les positionner sur les besoins d’entreprises locales et internationales, notamment européennes.
La différence peut sembler subtile. Elle est pourtant stratégique.
Dans le modèle traditionnel de la fuite des compétences, le talent est formé localement puis exporté. Avec le travail à distance, le nearshoring et l’internationalisation des équipes technologiques, il devient possible d’exporter la prestation intellectuelle sans exporter systématiquement la personne. Une partie plus importante de la valeur, des revenus, des compétences et de l’expérience professionnelle peut alors rester dans l’économie d’origine.
C’est probablement là que le projet entrepreneurial de Wedji Kane devient le plus intéressant à observer. LinkSenAI ne sera réellement différenciante que si elle parvient à résoudre les difficultés qui limitent encore ce type de modèle en Afrique : qualité constante des profils, respect des délais, maîtrise des standards internationaux, capacité commerciale, confiance des donneurs d’ordre et construction de références suffisamment fortes pour passer à l’échelle.
Autrement dit, le véritable sujet n’est pas uniquement de démontrer que le Sénégal possède des ingénieurs. Il est de transformer ce capital humain en industrie de services technologiques exportable.
De l’ingénieure à l’architecte d’écosystème
Wedji Kane ne limite cependant pas son intervention à l’entreprise.
Elle figure parmi les cofondateurs de l’Institut des Algorithmes du Sénégal, structure consacrée à la formation, à l’intelligence artificielle, à la data et à l’accompagnement des organisations dans leur transformation numérique. Elle joue également un rôle central dans le SALTIS, le Salon International des Algorithmes, des Sciences, des Technologies et de l’Innovation du Sénégal, dont elle a assuré la coordination générale.
Ce deuxième volet change la lecture de son profil.
LinkSenAI répond à une logique de marché. L’Institut des Algorithmes travaille sur les compétences. Le SALTIS agit sur la mise en réseau de l’écosystème. Pris ensemble, ces trois espaces dessinent une chaîne plus cohérente : former, connecter, exposer, créer des opportunités et favoriser le passage de l’expertise à la création de valeur.
Lors de l’édition 2025 du SALTIS, Wedji Kane a notamment défendu une conception de l’intelligence artificielle associant souveraineté technologique, inclusion et utilité sociale. La cinquième édition du salon est annoncée à Dakar du 8 au 10 décembre 2026, dans un contexte où l’IA prend une place croissante dans les stratégies publiques comme dans les décisions d’investissement des entreprises.
Le timing est significatif.
Le Sénégal a lancé en février 2025 son New Deal Technologique, qui place notamment l’intelligence artificielle, les infrastructures numériques, l’entrepreneuriat technologique et l’émergence de champions locaux parmi les instruments de sa stratégie économique. En 2026, les pouvoirs publics ont encore renforcé les travaux autour de la valorisation des données et des usages de l’IA.
Wedji Kane évolue donc dans un secteur où l’opportunité est réelle, mais où les attentes deviennent également beaucoup plus élevées. Après les conférences, les communautés tech et les démonstrateurs, le prochain cycle sera celui de l’exécution : entreprises rentables, propriété intellectuelle, contrats internationaux, capacités de calcul, infrastructures, financement et solutions africaines capables de franchir leurs frontières nationales.
C’est sur ce terrain que son parcours devra désormais être lu.
Wedji Kane est entrée dans la technologie par l’ingénierie. Elle avance aujourd’hui vers un rôle plus complexe : celui d’une entrepreneure qui cherche à organiser les conditions économiques permettant aux compétences numériques sénégalaises de participer directement à la nouvelle économie mondiale.
Son prochain changement d’échelle ne se mesurera donc plus seulement à son propre parcours. Il se mesurera à sa capacité à faire émerger autour d’elle des ingénieurs, des entreprises et des solutions capables de vendre depuis Dakar ce que le monde technologique achète de plus en plus cher : de la compétence, de la donnée et de l’intelligence.
Mérimé Wilson
