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Anushka Ratnayake, l’entrepreneure sociale qui transforme l’épargne rurale en levier de souveraineté agricole

À la tête de myAgro, Anushka Ratnayake a bâti l’un des modèles les plus singuliers de financement agricole en Afrique de l’Ouest : permettre à de petits producteurs de payer progressivement, par mobile money, les semences, engrais, outils et formations dont ils ont besoin pour accroître leurs récoltes. Présente notamment au Sénégal, au Mali et en Tanzanie, l’organisation incarne une conviction puissante : les agriculteurs pauvres ne manquent pas de volonté économique, mais d’outils adaptés à leur réalité.

Dans les villages agricoles du Sahel, la pauvreté ne se résume pas à l’absence de revenu. Elle se joue souvent dans le calendrier. Une saison des pluies qui tarde, un prix d’engrais qui flambe, une dépense de santé imprévue, une rentrée scolaire à financer, et tout l’équilibre d’une famille rurale peut basculer. C’est dans cette économie du temps court, des petits montants et des arbitrages permanents qu’Anushka Ratnayake a trouvé son terrain d’innovation.

Fondatrice et directrice générale de myAgro, elle ne s’est pas contentée d’importer un modèle financier dans l’agriculture africaine. Elle a inversé la perspective. Là où beaucoup de dispositifs partent du crédit, de la subvention ou de l’aide, myAgro part d’un geste simple : la capacité des agriculteurs à épargner progressivement pour investir eux-mêmes dans leur production. Ce choix dit beaucoup de la philosophie de sa fondatrice. Il ne s’agit pas de traiter les petits producteurs comme des bénéficiaires périphériques du développement, mais comme des clients, des décideurs et des agents économiques capables d’orienter leurs propres choix.

Le parcours d’Anushka Ratnayake commence loin des champs sénégalais et maliens. Diplômée en littérature de l’Université de Californie à Santa Cruz, elle s’oriente très tôt vers les questions de pauvreté, de dignité et d’accès aux opportunités. Son passage par Kiva.org, où elle contribue au développement du programme Kiva Fellows, lui donne une première lecture concrète de la finance inclusive : comment relier des capitaux, des histoires humaines et des projets économiques à très petite échelle. Chez One Acre Fund, organisation devenue une référence de l’appui aux petits exploitants agricoles en Afrique de l’Est, elle travaille sur des composantes essentielles du modèle opérationnel, notamment les mécanismes de remboursement et l’accompagnement de terrain.

Mais c’est précisément au contact des agriculteurs que son intuition stratégique se cristallise. Beaucoup ne demandent pas seulement un prêt. Ils expriment, parfois sans employer le vocabulaire financier, le besoin de pouvoir payer avant, petit à petit, à leur rythme, en fonction de la circulation réelle de l’argent dans les ménages ruraux. Là se trouve le basculement conceptuel de myAgro : si les institutions ne savent pas toujours financer les petits producteurs, peut-être faut-il d’abord concevoir une infrastructure qui leur permette de financer eux-mêmes leurs intrants, sans devoir réunir une somme importante en une seule fois.

Créée en 2011, myAgro repose sur ce mécanisme d’épargne progressive. Les agriculteurs peuvent acheter par petites contributions, via téléphone mobile, des packages composés de semences de qualité, d’engrais, d’outils et de formation. Après plusieurs mois de paiement, l’organisation livre les intrants au bon moment, directement dans les villages, avant la saison de plantation. Ce détail opérationnel est majeur. Dans l’agriculture, une bonne idée qui arrive trop tard n’a presque aucune valeur. Le modèle de myAgro articule donc finance, logistique, formation et confiance locale.

La force du dispositif tient aussi à son ancrage communautaire. L’organisation s’appuie sur des entrepreneurs villageois, souvent issus des zones où elle intervient, pour créer un lien de proximité avec les producteurs. Ce n’est pas une plateforme numérique désincarnée. C’est une architecture hybride, où le mobile money simplifie la transaction, tandis que la présence humaine construit l’adhésion. Dans des marchés ruraux où la défiance envers les promesses extérieures peut être forte, cette combinaison est décisive.

Au Sénégal, cette approche trouve une résonance particulière. L’agriculture y demeure un enjeu social, alimentaire, territorial et politique. Derrière les débats sur la souveraineté alimentaire, l’emploi rural ou la résilience climatique, il y a une question très concrète : comment donner aux producteurs les moyens d’investir avant même que la récolte ne génère du revenu ? myAgro apporte une réponse pragmatique, progressive, mesurable. Elle ne remplace pas l’action publique, mais elle démontre qu’un modèle de marché, bien conçu, peut compléter les politiques agricoles et renforcer l’autonomie des exploitants.

Les chiffres récents donnent la mesure du changement d’échelle. myAgro indique avoir servi 250 000 agriculteurs en 2025, avec une hausse annuelle moyenne de revenu de 163 dollars par agriculteur. Dans un contexte rural où quelques dizaines de dollars peuvent modifier la capacité d’un ménage à payer l’école, les soins ou les intrants de la saison suivante, cette augmentation n’est pas marginale. Elle a une portée sociale directe. L’organisation revendique également une forte présence féminine parmi ses agriculteurs, un point stratégique dans des économies rurales où les femmes jouent un rôle central dans la production, la transformation, l’alimentation familiale et la stabilité des revenus.

Anushka Ratnayake a ainsi construit un leadership de terrain, mais aussi un leadership de système. Sa singularité n’est pas seulement d’avoir fondé une organisation à impact. Elle réside dans sa capacité à faire dialoguer trois mondes qui s’ignorent souvent : la finance inclusive, l’agriculture familiale et la technologie mobile. myAgro n’utilise pas le numérique comme un slogan, mais comme une infrastructure de confiance et de continuité. Le téléphone devient un carnet d’épargne, un outil de transaction, un lien entre le village, l’organisation et la saison agricole à venir.

Le modèle n’est pas exempt de défis. Passer de centaines de milliers à un million d’agriculteurs suppose une discipline opérationnelle considérable : qualité des intrants, maîtrise logistique, adaptation aux cultures locales, formation des producteurs, gestion des risques climatiques, soutenabilité financière, partenariat avec les États et les institutions de recherche. Plus l’organisation grandit, plus elle doit préserver ce qui a fait sa crédibilité : la proximité avec les réalités agricoles. Dans ce type de modèle, l’échelle ne vaut que si elle ne dilue pas la confiance.

C’est là que la trajectoire d’Anushka Ratnayake devient particulièrement intéressante pour les dirigeants africains. Elle montre qu’une innovation pertinente ne commence pas nécessairement par une rupture spectaculaire, mais par une écoute fine d’un problème ancien. Les petits producteurs n’avaient pas seulement besoin d’un produit financier. Ils avaient besoin d’un mécanisme compatible avec leurs flux de trésorerie, leurs saisons, leurs risques et leur dignité économique. En transformant cette observation en modèle opérationnel, Ratnayake a déplacé le débat sur l’inclusion rurale.

Dans l’Afrique de l’Ouest agricole, la question n’est plus seulement de produire davantage. Elle est de créer les conditions pour que les producteurs accèdent aux bons intrants, au bon moment, avec un niveau de risque supportable. Elle est aussi de faire en sorte que les femmes rurales, souvent essentielles dans les systèmes alimentaires, puissent accéder à des services conçus pour elles et non autour d’elles. Elle est enfin de relier la souveraineté alimentaire à des modèles économiques capables de survivre au-delà des cycles de projets et des annonces institutionnelles.

Anushka Ratnayake appartient à cette génération de dirigeantes pour qui l’impact ne se décrète pas, il se construit dans l’exécution. Sa vision tient en une idée simple, mais exigeante : rendre aux agriculteurs la capacité de choisir. Choisir leurs intrants, choisir leur rythme de paiement, choisir d’investir dans leur terre, choisir de sortir progressivement de la dépendance. Dans des économies africaines où l’avenir alimentaire dépendra autant des grandes politiques publiques que des millions de décisions prises dans les exploitations familiales, cette idée a une portée considérable.

myAgro ne raconte donc pas seulement l’histoire d’une start-up sociale. Elle raconte une transformation plus profonde : celle d’une agriculture familiale longtemps perçue comme vulnérable, mais qui peut devenir plus productive, plus résiliente et plus autonome lorsque les outils économiques sont pensés à sa mesure. À travers cette trajectoire, Anushka Ratnayake impose une leçon de leadership rare : les solutions durables naissent moins de la volonté de sauver les pauvres que de la capacité à reconnaître leur intelligence économique.

Mérimé Wilson

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