Mamadou-Abou Sarr, l’architecte sénégalais de la finance quantitative à Chicago

De la salle des marchés de Dakar aux tours de Chicago, le parcours de Mamadou-Abou Sarr épouse trois continents et deux décennies de mutations profondes de la gestion d’actifs. Fondateur et président de V-Square Quantitative Management, ce financier issu de la diaspora sénégalaise a bâti en six ans une boutique d’investissement pesant environ 1,4 milliard de dollars d’actifs sous gestion. Portrait d’un bâtisseur discret devenu l’une des voix africaines les plus écoutées de la finance mondiale.
Des pistes d’athlétisme aux salles des marchés
Fils aîné d’immigrés sénégalais et béninois installés en France, Mamadou-Abou Sarr grandit en banlieue parisienne. Adolescent, il excelle en saut en longueur et en triple saut, au point de concourir au niveau national dès l’âge de quatorze ans. Son père tranche : les études passeront avant le sport. Le jeune homme obéit, sans jamais renoncer à l’élan. Toute sa trajectoire ultérieure ressemblera à une succession de sauts calculés, chacun plus ambitieux que le précédent.
Diplômé en économie de l’Université Paris-Saclay, puis titulaire d’un master en management de projets internationaux de l’ESCP Business School, il entre dans la finance par une porte inattendue. En 2004, il se présente à un entretien chez Citibank à Londres pour un poste donné. Il en ressort embauché sur-le-champ pour un tout autre rôle : trader sur le marché des changes, à Dakar. Il prend ses fonctions le lundi suivant. Le retour aux sources sénégalaises se fait ainsi par les écrans de cotation, dans une capitale où il apprend les fondamentaux des marchés africains de devises.
L’ascension : de Citi à Northern Trust
Les années suivantes dessinent une trajectoire résolument mondiale. Après Citi, Mamadou-Abou Sarr occupe des fonctions seniors chez Amundi Alternative Investments, Morgan Stanley Investment Management et HSBC Global Asset Management, entre Londres, Paris, Abu Dhabi et Dakar. Trading de devises, trésorerie, développement commercial : il accumule une palette d’expertises rare, à cheval entre les marchés développés et émergents.
Le tournant décisif intervient en 2011, lorsqu’il rejoint Northern Trust Asset Management. Installé à Chicago à partir de 2016, il y prend la tête de la plateforme mondiale d’investissement durable, avant d’être promu responsable mondial du développement produit. Les chiffres parlent : l’unité dédiée aux stratégies environnementales, sociales et de gouvernance, qui pesait 16 milliards de dollars à son arrivée, en gère 72 milliards répartis sur douze fonds lorsqu’il en pilote la croissance. Cette performance lui vaut d’être distingué parmi les « Top 40 Under 40 » par Financial News et par Crain’s Chicago Business, consécration rare pour un financier africain sur la place américaine.
V-Square, le pari de l’indépendance
En 2020, au sommet de sa carrière institutionnelle, Mamadou-Abou Sarr choisit le risque entrepreneurial. Avec son associé Habib Moudachirou, il cofonde V-Square Quantitative Management, société de gestion indépendante basée à Chicago, dédiée aux clients institutionnels et patrimoniaux. Le positionnement est précis : marier la rigueur systématique de la finance quantitative avec un service client sur mesure, à rebours du modèle industriel des grands gérants passifs.
La thèse fondatrice s’appuie sur un constat qu’il a lui-même documenté : la prolifération des données extra-financières, environ douze millions de points de données répartis sur quelque 450 métriques, rend l’univers de l’investissement durable illisible pour la plupart des allocataires d’actifs. V-Square se propose de déchiffrer, harmoniser et standardiser cette masse d’informations pour construire des portefeuilles aux rendements ajustés du risque supérieurs. Sa conviction de fond : la maximisation du profit, la vision de long terme et l’investissement durable peuvent avancer main dans la main.
Six ans plus tard, le pari est gagné. En avril 2026, la firme franchit le cap d’environ 1,4 milliard de dollars d’actifs sous gestion, déployés sur les actions cotées, l’obligataire, les portefeuilles optimisés fiscalement et les alternatifs liquides, via des comptes gérés séparément et des portefeuilles modèles. La maison a également lancé sa gamme de fonds indiciels cotés sous la marque V-Shares. Le modèle hybride qu’il a conçu, combinant partenariats technologiques externes et propriété intellectuelle interne, offre une flexibilité que les grandes institutions peinent à répliquer.
Un financier lettré, entre art et philanthropie
Ce qui distingue Mamadou-Abou Sarr de ses pairs tient autant à son engagement civique qu’à ses performances de gestion. Il siège au conseil d’administration de la Fondation Andy Warhol pour les arts visuels et occupe les fonctions de trustee et vice-président du chapitre Illinois de The Nature Conservancy, l’une des plus grandes organisations mondiales de conservation. Il a également servi la CFA Society Chicago et l’Art Institute of Chicago, et cofondé le Sarr Prize, qui soutient les artistes émergents et les échanges culturels.
La France, son pays de formation, l’a doublement honoré : conseiller du commerce extérieur nommé par décret du Premier ministre, il a été fait Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres en 2022, distinction rarissime pour un gestionnaire d’actifs. Membre du Young Presidents’ Organization de Chicago, titulaire de la certification Certified Investment Fund Director, il a publié dans le Journal of Portfolio Management, Pensions & Investments et Environmental Finance, et pris la parole dans plus de 150 conférences à travers le monde.
Ce que son parcours dit à l’Afrique
Pour les places financières africaines, la trajectoire de Mamadou-Abou Sarr constitue un cas d’école. Elle démontre d’abord qu’un parcours entamé sur un desk de changes à Dakar peut conduire à la création d’une société de gestion de premier plan au cœur du Midwest américain. Elle illustre ensuite la valeur stratégique de la double culture : sa lecture des marchés émergents, forgée entre Dakar et Abu Dhabi, irrigue une approche quantitative conçue pour les investisseurs institutionnels les plus exigeants.
Elle rappelle enfin que la diaspora financière sénégalaise ne se contente plus d’occuper des postes prestigieux dans les grandes maisons : elle crée désormais ses propres plateformes, détient son capital et définit ses standards. À l’heure où les fonds souverains et caisses de retraite du continent cherchent à professionnaliser leur allocation d’actifs, des profils comme celui de Mamadou-Abou Sarr, capables de parler à la fois le langage de Wall Street et celui des réalités africaines, comptent parmi les ressources les plus précieuses dont dispose l’écosystème financier francophone.
Mérimé Wilson



