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Evelyne Tall, la banquière qui a porté l’ambition panafricaine d’Ecobank

Première femme à avoir atteint le sommet opérationnel du plus grand réseau bancaire d’Afrique subsaharienne, la Sénégalaise a bâti en près de quatre décennies une carrière fondée sur l’éthique, la rigueur et une conviction inébranlable : l’Afrique est un ensemble économique unique, que ni les langues ni les monnaies ne devraient fragmenter.

Il y a des trajectoires qui se confondent avec l’histoire d’une institution. Celle d’Evelyne Tall, née Tall-Daouda, épouse les grandes étapes du développement d’Ecobank, le groupe bancaire panafricain présent dans plus de trente pays du continent. Pendant près de vingt ans, cette Dakaroise discrète, à la voix douce et aux gestes mesurés, a gravi un à un les échelons du groupe jusqu’à en devenir la numéro deux, directrice générale adjointe et Chief Operating Officer, supervisant les directeurs généraux de plus de trente filiales bancaires en Afrique subsaharienne.

Une vocation née par accident, une discipline forgée chez Citibank

Rien ne prédestinait Evelyne Tall à la banque. Fille aînée d’une fratrie de onze enfants, fille de l’écrivain sénégalais Chérif Tall, elle grandit dans un univers où le mot compte autant que le chiffre. Titulaire d’une licence d’anglais de l’université de Dakar, elle obtient une bourse d’excellence pour poursuivre des études d’interprétariat à Paris. Des lenteurs administratives ferment la porte de l’école visée : elle rejoint alors, presque par hasard, l’École d’Administration et de Direction des Affaires, où elle se forme au management et au commerce international.

Ce détour fortuit ouvre une carrière exceptionnelle. En 1981, elle intègre Citibank à Dakar. Elle y passera dix-sept ans, occupant successivement plusieurs postes de direction. C’est là qu’elle acquiert les automatismes, la structure et la culture de l’exigence qui deviendront sa marque de fabrique. Elle en tirera plus tard une conviction qu’elle partage volontiers avec les jeunes générations : le passage par la grande entreprise est une école irremplaçable de rigueur et d’expertise.

Ecobank : bâtir, redresser, intégrer

En 1998, Ecobank la recrute comme directrice générale adjointe de sa filiale malienne. La mission est entrepreneuriale au sens plein : tout créer, de l’étude de marché au recrutement des équipes en passant par le business plan. Moins d’un an plus tard, elle est nommée directrice générale de la filiale. Le siège lui confie ensuite une mission plus délicate encore : rentrer au Sénégal pour redresser une filiale locale en difficulté. Elle s’y attelle pendant cinq ans, avec succès.

En octobre 2005, elle prend la tête de la région Afrique de l’Ouest francophone, supervisant les filiales de la zone UEMOA et du Cap-Vert. En octobre 2011, elle est nommée directrice générale adjointe du groupe, poste qu’elle cumulera avec celui de Chief Operating Officer. À ce titre, elle supervise pendant six ans les directeurs généraux de plus de trente banques commerciales du groupe, ainsi que le contrôle interne, la conformité et les relations avec les régulateurs. Elle représente également la holding Ecobank Transnational Incorporated pendant douze ans dans les conseils d’administration de filiales en Afrique de l’Ouest, au Cameroun, au Kenya, au Nigeria, au Ghana et au Zimbabwe.

Son credo, elle le résume d’une formule devenue signature : la barrière entre l’Afrique francophone et anglophone n’existe pas. Ecobank, qui opère dès l’origine dans les deux zones puis en territoire lusophone, incarne à ses yeux la preuve vivante que le continent peut se penser comme un ensemble économique intégré. De Dakar à Harare en passant par Lagos, elle sillonne inlassablement les capitales africaines, plaidant auprès des décideurs pour une intégration économique accrue et pour la bancarisation des populations.

Le 31 janvier 2017, après dix-huit années au sein du groupe, elle quitte Ecobank dans le cadre d’une retraite anticipée. Elle laisse derrière elle un bilan considérable : une contribution décisive à la croissance d’un groupe pesant alors environ 20 milliards de dollars de total bilan.

L’après-banque : gouvernance, marchés financiers et transmission

Loin de se retirer des affaires, Evelyne Tall entame une seconde carrière tout aussi dense. Elle fonde E. & Partners, société de conseil en stratégie qui accompagne les multinationales souhaitant investir en Afrique et les entreprises africaines en phase d’expansion. En septembre 2020, elle est nommée présidente du conseil d’administration de CGF Bourse, société de gestion et d’intermédiation de référence à Dakar, avec une ambition affichée : faire émerger des champions nationaux et régionaux sur les marchés financiers de la zone UEMOA.

Administratrice recherchée, elle siège aux conseils de deux holdings bancaires panafricaines, BGFI Holding et Coris Holding, ainsi que dans plusieurs sociétés et organisations internationales. Elle a également présidé la Commission Économie, Commerce et Perspectives du Conseil économique et social du Sénégal de 2010 à 2013.

L’éthique comme boussole, la transmission comme horizon

Interrogée sur les ressorts de son ascension, Evelyne Tall cite invariablement trois mots : éthique, humilité, intégrité. Elle avait coutume de rappeler à ses équipes que le banquier a un pied en prison et un pied dehors, et que tout l’art du métier consiste à ne jamais laisser le premier rejoindre le second. Cette exigence morale, doublée d’un sens aigu du discernement, explique la confiance que lui ont accordée les régulateurs, les conseils d’administration et les gouvernements de la sous-région.

Elle ne cache pas pour autant les zones d’ombre du parcours : la solitude de la femme dirigeante dans les conseils d’administration, le déficit de réseautage qu’elle identifie comme un handicap fréquent chez les femmes cadres, le ralentissement de carrière lié à ses maternités. De ces épreuves, elle a tiré un engagement : structurer un réseau de femmes dirigeantes dans la sphère francophone et développer le mentorat des jeunes générations. Distinguée en 2013 par le magazine Jeune Afrique parmi les vingt-cinq femmes d’affaires les plus influentes du continent, élevée au rang de Chevalier de l’Ordre national du Lion du Sénégal, elle caresse aussi un projet plus intime : écrire un livre, en hommage à son père écrivain et à sa passion jamais éteinte pour la littérature.

À l’heure où le Sénégal et l’Afrique francophone cherchent leurs modèles de gouvernance et d’excellence financière, le parcours d’Evelyne Tall s’impose comme une référence : celui d’une bâtisseuse qui a démontré qu’une carrière africaine, conduite avec constance et probité, pouvait atteindre les plus hauts sommets de la finance continentale.

Mérimé Wilson

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