Moustapha Cissé, l’architecte sénégalais qui veut faire de l’IA une infrastructure de santé africaine

À 19 ans, Moustapha Cissé a failli perdre la vie à la suite d’une erreur de diagnostic. Deux décennies plus tard, cette épreuve intime est devenue une ambition industrielle : utiliser l’intelligence artificielle pour réduire les défaillances, les ruptures d’information et les inégalités qui fragilisent les systèmes de santé africains.
Son parcours pourrait se résumer à une succession de maisons prestigieuses. Université de Montréal, Université Pierre-et-Marie-Curie, Facebook, Google. Mais cette lecture passerait à côté de l’essentiel. La singularité de Moustapha Cissé ne réside pas seulement dans son accession aux premiers cercles mondiaux de l’intelligence artificielle. Elle tient surtout à sa décision d’utiliser cette légitimité pour construire, depuis l’Afrique, des institutions, des compétences et désormais une entreprise capable de répondre à un besoin vital.
Formé aux mathématiques, à la physique et à l’informatique, il obtient un master en intelligence artificielle, puis un doctorat consacré à l’apprentissage automatique à grande échelle. Entre 2016 et 2018, il rejoint Facebook AI Research, l’un des laboratoires les plus influents du secteur. Il y travaille notamment sur la fiabilité et la sécurité des systèmes intelligents, bien avant que ces questions ne deviennent centrales dans le débat mondial sur l’IA.
En 2018, Google lui confie une mission autrement plus stratégique : piloter à Accra son premier centre africain de recherche en intelligence artificielle. Le Sénégalais ne dirige pas une simple antenne périphérique. Il contribue à installer sur le continent une capacité de recherche travaillant sur des problématiques concrètes, des langues africaines à la cartographie des bâtiments, en passant par l’agriculture, la gestion des catastrophes et l’accès aux services essentiels.
Cette étape révèle déjà sa conception du leadership. Pour Moustapha Cissé, l’Afrique ne doit pas seulement consommer des technologies conçues ailleurs. Elle doit former ses chercheurs, produire ses propres modèles et définir les problèmes auxquels l’intelligence artificielle doit répondre.
C’est dans cette logique qu’il fonde et dirige l’African Master’s in Machine Intelligence, porté par le réseau AIMS. Le programme constitue l’une des premières infrastructures panafricaines de formation supérieure entièrement consacrées à l’intelligence artificielle. En investissant dans le capital humain, Cissé s’attaque à l’un des principaux freins au développement technologique du continent : la faiblesse des chaînes locales de transmission du savoir. Son projet n’est donc pas uniquement scientifique. Il est économique et souverain.
En 2023, il quitte Google pour cofondez Kera Health Platforms avec Papa Sow et Hosam Mattar. Le changement d’univers est radical. Il ne s’agit plus seulement de produire de la connaissance, mais de bâtir une entreprise, convaincre des professionnels de santé, sécuriser des données sensibles et transformer des pratiques encore largement manuelles.
Kera ambitionne de connecter les différentes composantes du système de santé : établissements médicaux, laboratoires, pharmacies, assureurs et patients. En agrégeant les dossiers médicaux, les résultats d’analyses, les prescriptions et les données assurantielles, la plateforme veut rendre l’information exploitable, accélérer les prises en charge et faciliter le développement de produits de couverture adaptés aux populations insuffisamment protégées.
En juillet 2025, l’IFC engage 10 millions de dollars en fonds propres dans l’entreprise. Pour une healthtech née à Dakar, l’opération représente davantage qu’une levée de capitaux. Elle constitue un signal adressé au marché : une innovation technologique conçue en Afrique francophone peut attirer un investisseur institutionnel mondial et porter une ambition d’expansion dans l’espace UEMOA.
Le défi reste considérable. La santé ne se transforme pas uniquement avec des algorithmes. Kera devra gagner la confiance des médecins et des patients, garantir la confidentialité des informations, assurer l’interopérabilité des systèmes et démontrer que la technologie améliore réellement la qualité des soins. Dans ce secteur, l’innovation n’a de valeur que lorsqu’elle devient fiable, accessible et adoptée.
C’est précisément à cette intersection que se situe désormais Moustapha Cissé : entre la puissance de la science et la complexité du réel. Après avoir contribué à faire entrer l’Afrique dans la géographie mondiale de l’intelligence artificielle, il tente aujourd’hui de prouver qu’elle peut également bâtir ses propres infrastructures numériques de santé. Son parcours raconte ainsi une évolution rare : celle d’un chercheur devenu bâtisseur, pour qui l’excellence technologique ne constitue pas une destination, mais un instrument de souveraineté et de transformation.
Mérimé Wilson



