Babacar Ka, le financier sénégalais qui investit dans les champions africains depuis Londres

À Londres, capitale mondiale de la finance, certains parcours africains se construisent loin du bruit, dans les salles de décision où se négocient les capitaux, les acquisitions, les sorties d’investissement et les trajectoires de croissance des entreprises. Babacar Ka appartient à cette catégorie rare de financiers sénégalais dont l’influence ne se mesure pas à l’exposition médiatique, mais à la profondeur des transactions, à la qualité des actifs accompagnés et à la confiance accordée par les marchés. Partner chez Development Partners International, plus connue sous le nom de DPI, il incarne une génération d’investisseurs africains formés aux standards internationaux, mais engagés dans la construction d’un capital-investissement utile au développement du continent.
Son parcours dit beaucoup de l’évolution de la finance africaine contemporaine. Pendant longtemps, le financement des entreprises africaines a été observé depuis les grandes places financières internationales comme un territoire de risque, de complexité réglementaire et d’asymétrie d’information. Des profils comme Babacar Ka contribuent à déplacer ce regard. Ils ne considèrent pas l’Afrique comme une périphérie de marché, mais comme un espace d’opportunités structurées, où le capital peut accélérer la croissance de groupes régionaux, moderniser des secteurs entiers et accompagner l’émergence de champions locaux capables de franchir des seuils décisifs.
Babacar Ka est aujourd’hui Partner chez DPI, une firme panafricaine de private equity basée à Londres. Selon sa biographie officielle, il cumule plus de 18 ans d’expérience dans le capital-investissement et le conseil en investissement, dont plus d’une décennie consacrée au private equity en Afrique. Chez DPI, il intervient sur l’ensemble de la chaîne d’investissement : identification des opportunités, structuration, exécution des transactions et sorties d’investissement. Il siège également aux conseils de plusieurs sociétés du portefeuille, notamment Solevo Group, COFINA Group, Atlantique Business International, propriétaire de Banque Atlantique Group, KMR Holding Pédagogique, qui détient l’Université Privée de Marrakech, ainsi que Food Concepts. DPI indique qu’il a été impliqué dans des opérations de private equity et de fusions-acquisitions en Afrique représentant plus de 3 milliards de dollars cumulés.
Ce chiffre, au-delà de son effet de taille, donne une indication de son niveau d’exposition aux grandes opérations africaines. Dans le private equity, la valeur d’un investisseur ne se réduit pas à sa capacité à placer du capital. Elle se mesure à sa faculté d’identifier les entreprises capables de changer d’échelle, de structurer des transactions soutenables, d’accompagner la gouvernance, de renforcer les équipes dirigeantes et, au terme du cycle, d’organiser une sortie créatrice de valeur. C’est précisément dans cette grammaire exigeante que s’inscrit Babacar Ka.
Son itinéraire commence par une formation financière solide. Il est titulaire d’un Bachelor of Science en Business Administration and Finance de l’University of California, Riverside, puis d’un MBA en Finance and Strategy de la Saïd Business School de l’Université d’Oxford. Cette double exposition, américaine et britannique, a construit un profil à la fois analytique, international et stratégique. Avant de rejoindre DPI en 2011, il a travaillé à l’International Finance Corporation, à Washington, comme analyste en investissement, puis chez Standard Bank à Londres, où il a évalué et structuré des investissements mezzanine et dette dans les secteurs minier, infrastructurel et télécoms en Afrique subsaharienne.
Cette première séquence est importante. L’IFC, bras financier du groupe Banque mondiale dédié au secteur privé, expose les jeunes investisseurs à une lecture exigeante du risque, de l’impact, de la gouvernance et des contraintes de développement. Standard Bank, de son côté, inscrit le profil dans une logique plus transactionnelle, au contact de secteurs lourds et structurants. Entre Washington, Londres et l’Afrique subsaharienne, Babacar Ka apprend très tôt à naviguer dans l’espace où se croisent finance de développement, investissement privé et économie réelle.
Chez DPI, il s’impose progressivement comme l’un des visages de la firme sur les marchés africains, notamment francophones. En novembre 2020, DPI annonce son élection parmi trois nouveaux partners, en le présentant comme West Africa Deal Lead. Cette promotion intervient alors que la firme affirme sa volonté de soutenir des entreprises innovantes et en forte croissance sur le continent. Pour un financier sénégalais basé à Londres, cette reconnaissance traduit plus qu’une progression hiérarchique. Elle confirme une capacité à porter des opérations régionales complexes dans un espace ouest-africain où les enjeux de croissance, de régulation, de gouvernance et de consolidation sont particulièrement sensibles.
L’un des dossiers les plus emblématiques de cette trajectoire est Atlantique Business International, propriétaire de Banque Atlantique Group. En décembre 2025, DPI a annoncé la cession de sa participation dans ABI à la Banque Centrale Populaire. Le communiqué de DPI souligne que le groupe opérait alors à travers dix banques et quatre compagnies d’assurance en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Burkina Faso, au Bénin, au Togo, en Guinée-Bissau, au Mali, en Guinée et au Niger. Dans cette opération, Babacar Ka a déclaré que DPI avait travaillé avec le management d’ABI et les actionnaires de BCP pour renforcer et développer l’entreprise en l’un des principaux groupes bancaires de l’UEMOA.
Pour un lectorat sénégalais, ce dossier parle directement. Il touche à la banque, à l’UEMOA, à la profondeur financière régionale, à la capacité des institutions africaines à changer d’échelle et à l’importance du capital-investissement dans les trajectoires de consolidation. Il montre aussi comment un investisseur sénégalais, opérant depuis Londres, peut contribuer à structurer des actifs au cœur de l’économie ouest-africaine. La finance internationale n’est plus seulement un flux descendant vers l’Afrique ; elle devient aussi un espace où des talents africains participent à la définition des stratégies d’expansion, de transformation et de sortie.
Un autre dossier éclaire la nature de son approche : Solevo, acteur de la distribution de produits chimiques de spécialité et d’intrants agricoles sur le continent. En 2023, Jeune Afrique relevait que Babacar Ka avait été chargé de l’acquisition de Solevo par DPI, dans une opération présentée comme marquante pour le capital-investissement africain. Le sujet est stratégique : derrière les produits chimiques et les intrants, il y a la productivité agricole, les chaînes d’approvisionnement, l’industrialisation et la souveraineté économique.
C’est ici que le profil de Babacar Ka prend une dimension plus large que celle d’un simple financier de deals. Ses opérations touchent à des secteurs qui structurent l’économie réelle : services financiers, éducation, agriculture, distribution, consommation, infrastructures de marché. Le private equity, lorsqu’il est bien conduit, n’est pas uniquement une mécanique de rendement. Il peut devenir un levier de professionnalisation, de gouvernance, d’expansion régionale et de passage à l’échelle. C’est cette idée que son parcours illustre avec force.
Son engagement dépasse également le strict champ de l’investissement. Babacar Ka est membre du conseil de la Royal African Society, institution britannique dont l’objectif est de favoriser une meilleure compréhension de l’Afrique au Royaume-Uni. Le site de la Royal African Society le présente comme membre élu, partner chez DPI, avec plus de 20 ans d’expérience en private equity et conseil en investissement, et mentionne son rôle dans plusieurs conseils d’administration d’entreprises du portefeuille de DPI. Le registre britannique des organismes caritatifs le liste également comme trustee de la Royal African Society, avec une date de nomination au 15 juin 2023.
Cette position a une portée symbolique. Elle place Babacar Ka à l’intersection de deux conversations majeures : celle du capital et celle de la représentation de l’Afrique dans les cercles britanniques d’influence. À Londres, les récits économiques sur le continent se construisent autant dans les conférences, les cercles universitaires et les institutions culturelles que dans les banques d’affaires et les fonds d’investissement. Être présent dans ces espaces, pour un financier sénégalais, revient à participer à la correction d’un vieux déséquilibre : parler de l’Afrique avec des Africains capables d’en comprendre les risques, mais aussi les dynamiques profondes.
Le Sénégal peut lire dans cette trajectoire une leçon de positionnement. Babacar Ka ne représente pas seulement une réussite individuelle. Il incarne une forme de diplomatie économique privée, discrète mais décisive, où les talents sénégalais de la diaspora occupent des postes de structuration dans les marchés financiers mondiaux. Leur influence ne passe pas nécessairement par des fonctions publiques, ni par une visibilité permanente. Elle s’exerce à travers les conseils d’administration, les comités d’investissement, les acquisitions, les due diligences, les arbitrages stratégiques et les sorties qui reconfigurent les secteurs.
Dans un contexte où le Sénégal cherche à renforcer son attractivité, à mobiliser sa diaspora économique et à faire émerger des champions nationaux ou régionaux, le parcours de Babacar Ka offre une référence utile. Il montre que l’excellence financière sénégalaise peut s’inscrire dans les plus hauts standards internationaux tout en gardant un lien substantiel avec les enjeux africains. Il rappelle aussi que les marchés africains ont besoin de capitaux, mais surtout d’investisseurs capables de comprendre les entreprises, les dirigeants, les cycles sectoriels et les réalités institutionnelles du continent.
Babacar Ka avance dans un univers où la discrétion est souvent une règle professionnelle. Mais son parcours raconte une histoire plus vaste : celle d’une Afrique qui ne se contente plus de recevoir le capital, mais qui forme, exporte et voit revenir, sous d’autres formes, des compétences capables de l’orienter. Depuis Londres, au cœur de l’une des plus grandes places financières mondiales, ce financier sénégalais participe à l’architecture silencieuse d’une nouvelle génération d’entreprises africaines. Et dans cette architecture, la rigueur, la patience et la capacité à créer de la valeur comptent davantage que les effets d’annonce.
Mérimé Wilson



