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Khadim Bâ, le financier sénégalais au cœur des grands paris de souveraineté économique

Très rapidement, Khadim Bâ s’est imposé comme l’une des figures les plus singulières du capitalisme sénégalais contemporain. Patron de Locafrique, investisseur dans l’énergie, la santé, l’agriculture et les infrastructures, il appartient à cette génération d’hommes d’affaires qui ont voulu placer le capital privé national au centre des grands secteurs stratégiques du pays. Mais depuis octobre 2024, son parcours est aussi rattrapé par une affaire judiciaire majeure, devenue l’un des dossiers les plus sensibles du climat des affaires au Sénégal.

Il y a des entrepreneurs que l’on comprend par leurs chiffres. D’autres par leurs réseaux. Khadim Bâ, lui, se comprend d’abord par les secteurs qu’il a choisis. Le crédit-bail, l’énergie, les hydrocarbures, l’agriculture, la santé, l’immobilier, la philanthropie : autant de terrains où l’argent n’est jamais seulement une affaire de rentabilité, mais une question de puissance économique, de sécurité nationale et de souveraineté.

Dans le Sénégal des deux dernières décennies, son nom s’est progressivement installé dans les zones les plus sensibles de l’économie réelle. Non pas dans les marchés légers de l’exposition immédiate, mais dans les mécanismes lourds : financer des équipements, soutenir des chaînes d’approvisionnement, entrer au capital d’une raffinerie, accompagner des campagnes agricoles, investir dans la santé privée, participer à l’architecture énergétique du pays. Cette trajectoire a fait de lui une figure à part : un financier de terrain, discret dans la posture, mais présent dans des dossiers où se joue une partie de l’autonomie économique sénégalaise.

Né le 9 avril 1983 à Dakar, marié et père de quatre enfants, Khadim Bâ appartient à cette génération formée entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique du Nord, revenue au pays avec une idée assez nette du rôle que peut jouer la finance lorsqu’elle accepte de sortir de sa zone de confort. Après des études en administration des affaires à Paris, puis un passage à Montréal où il se spécialise dans la gestion des hydrocarbures à HEC Montréal, il revient avec une culture hybride : celle du management international et celle, plus rugueuse, des économies africaines où le financement reste souvent le principal verrou de la croissance.

Son début de carrière n’a rien d’une ascension immédiate. En 2004, il fait ses premières armes chez Sosestra, une société sénégalaise de transformation, au service achat de la fonderie. L’expérience est fondatrice. Elle l’installe dans une réalité industrielle concrète : celle des intrants, des coûts, des délais, des équipements, des fournisseurs, de la trésorerie. Il passera ensuite par BMW AG Bank, au service du financement des importateurs, puis par HEC Montréal dans le cadre d’un programme consacré à l’énergie, avant une expérience au cabinet Mayoro Wade comme responsable audit et réviseur comptable. Ces étapes dessinent une compétence rare : comprendre à la fois l’actif productif, le financement, l’énergie et la conformité comptable.

En septembre 2006, il devient directeur général adjoint de Carrefour Automobile, entreprise spécialisée dans la vente de véhicules de luxe à Dakar. Ce passage dans l’automobile le rapproche d’un secteur où le crédit, le leasing et la capacité à financer l’acquisition d’équipements sont décisifs. Mais le vrai basculement intervient quatre ans plus tard.

En juillet 2010, Khadim Bâ rachète Locafrique et en prend la direction générale. La Compagnie Ouest Africaine de Crédit-Bail n’est pas une entreprise ordinaire. Elle intervient dans un segment essentiel pour les économies africaines : permettre à des entreprises, souvent sous-capitalisées, d’accéder à des équipements sans supporter immédiatement le poids total de l’investissement. Dans des marchés où le crédit bancaire classique demeure sélectif, le crédit-bail peut devenir un instrument de transformation productive.

Sous son impulsion, Locafrique élargit progressivement son champ d’intervention. Transports, BTP, santé, agro-industrie, énergie, télécommunications, numérique : l’entreprise se positionne sur les besoins matériels de secteurs qui structurent directement la compétitivité du Sénégal. Là réside l’intuition centrale de Khadim Bâ : financer l’équipement, c’est financer la capacité d’agir. Dans une économie où les entrepreneurs ne manquent pas toujours d’idées, mais souvent d’outils, de machines, de véhicules, de lignes de production ou d’infrastructures, le crédit-bail peut devenir un accélérateur silencieux de croissance.

Mais Khadim Bâ ne restera pas uniquement dans le rôle du financier intermédiaire. Très vite, il se rapproche des secteurs stratégiques, ceux où l’État, les entreprises publiques, les importateurs, les banques et les grands opérateurs privés se croisent. Le plus emblématique est l’énergie.

En 2017, il entre dans l’actionnariat de la Société Africaine de Raffinage, la SAR, en rachetant une participation importante précédemment détenue par le groupe saoudien Binladin. Ce mouvement est hautement symbolique. La SAR n’est pas une simple entreprise industrielle. Elle est un actif de souveraineté. Depuis sa création, elle occupe une place centrale dans l’approvisionnement du Sénégal en produits pétroliers. Dans un pays où l’électricité, les transports, l’industrie et les finances publiques restent fortement exposés aux coûts énergétiques, la raffinerie concentre une partie des fragilités et des ambitions nationales.

L’arrivée d’un investisseur privé sénégalais dans un tel actif a donc une portée qui dépasse l’opération financière. Elle signale une ambition : celle de voir des capitaux nationaux prendre place dans des secteurs où les décisions engagent l’avenir du pays. Cette ambition se retrouve également dans son implication parmi les investisseurs initiaux du consortium West Africa Energy, associé au projet de centrale de 300 MW présenté comme l’un des grands projets énergétiques portés par des acteurs sénégalais.

Pour Khadim Bâ, l’énergie n’est pas seulement un marché. C’est une infrastructure de développement. Sans énergie disponible, abordable et stable, les usines tournent mal, les PME limitent leur production, les services numériques restent vulnérables, les hôpitaux supportent des coûts élevés et les ménages subissent la pression des prix. S’intéresser aux hydrocarbures, à la raffinerie ou à la production électrique revient donc à entrer dans le cœur du contrat économique national.

Cette logique d’intervention ne s’arrête pas à l’énergie. Depuis 2013, Khadim Bâ noue un partenariat avec l’initiative américaine Feed the Future, dans le secteur agricole, avec une mobilisation annoncée de près de 12 milliards de FCFA au profit de producteurs, principalement dans la vallée du fleuve Sénégal. À partir de 2015, il participe également au financement des campagnes d’achat de graines de la Sonacos, à hauteur de montants importants. Là encore, le geste n’est pas anodin. L’agriculture sénégalaise souffre moins d’un manque de potentiel que d’un déficit de financement structuré, de logistique, d’anticipation et de sécurisation des campagnes. En intervenant sur ce terrain, Locafrique s’inscrit dans une économie de flux essentiels : produire, acheter, transporter, transformer, vendre.

Le même raisonnement se retrouve dans la santé. En avril 2021, Khadim Bâ conclut une participation financière majoritaire dans le projet de l’Hôpital International de Dakar, avec l’ambition de contribuer à la mise en place d’une offre privée de haut niveau répondant à des standards internationaux. Dans un pays où une partie des élites médicales, économiques et institutionnelles continue de se tourner vers l’étranger pour certains soins spécialisés, ce type d’investissement interroge directement la capacité du Sénégal à retenir ses patients, ses compétences et ses dépenses de santé.

À côté des investissements économiques, Khadim Bâ a également construit une image de philanthrope actif. Durant la pandémie de Covid-19, il s’engage à contribuer au fonds de l’Union Africaine à hauteur de 500 000 dollars et à mobiliser des vivres ainsi que des appuis financiers supplémentaires pour les populations vulnérables. En mars 2021, il reçoit une mention spéciale des Forces armées pour son appui à la rénovation et à l’équipement du centre Keur Jaambar Yi, destiné aux mutilés de guerre et invalides. En décembre de la même année, il organise avec le chirurgien plasticien Dr Michael K. Obeng et l’association R.E.S.T.O.R.E. une opération humanitaire permettant la prise en charge de patients sénégalais souffrant de pathologies spécifiques.

Ces actions ont contribué à façonner le personnage public : un entrepreneur qui ne se présente pas seulement comme investisseur, mais comme acteur de développement. C’est précisément cette image qui rend le tournant judiciaire d’autant plus brutal.

Depuis le 4 octobre 2024, Khadim Bâ est au centre d’une affaire judiciaire majeure. Placé sous mandat de dépôt, il est poursuivi dans un dossier complexe mêlant, selon les éléments rapportés publiquement, infractions douanières présumées, non-rapatriement de devises, faux documents et blanchiment de capitaux. Les montants évoqués sont considérables et le dossier touche à des opérations liées aux hydrocarbures, c’est-à-dire à l’un des secteurs les plus sensibles de l’économie sénégalaise.

La prudence s’impose. Khadim Bâ demeure présumé innocent. Ses avocats contestent les accusations, soutenant notamment que les cargaisons concernées auraient bien été réceptionnées au Sénégal, que les droits correspondants auraient été acquittés par les entités importatrices concernées et que son rôle aurait été celui d’un facilitateur financier dans un contexte de tension énergétique. Un rapport d’expertise judiciaire, cité par la défense, aurait conforté plusieurs de ses arguments, notamment sur la conformité de certaines opérations et sur l’identification des véritables importateurs.

Cette affaire dépasse désormais le seul destin judiciaire d’un homme d’affaires. Elle pose une question plus large : comment un pays traite-t-il ses champions nationaux lorsqu’ils interviennent dans des secteurs où les frontières entre intérêt public, urgence économique, financement privé et responsabilité réglementaire deviennent complexes ? La réponse ne peut être ni sentimentale ni expéditive. Un État doit faire respecter la loi. Mais une économie qui veut attirer les capitaux, sécuriser les investissements et construire des acteurs nationaux solides doit aussi garantir la lisibilité des procédures, la proportionnalité des mesures et la protection effective de la présomption d’innocence.

Le cas Khadim Bâ cristallise ainsi une tension centrale du Sénégal contemporain. D’un côté, l’ambition de bâtir une économie souveraine, portée par des capitaux nationaux capables d’entrer dans l’énergie, la santé, l’agriculture et les infrastructures. De l’autre, la nécessité d’un État régulateur, capable de contrôler, sanctionner si nécessaire, mais aussi de distinguer rigoureusement l’erreur administrative, le risque commercial, la crise de trésorerie, le désaccord contractuel et l’infraction pénale.

C’est cette frontière qui fait toute la sensibilité du dossier. Car Khadim Bâ n’est pas un entrepreneur périphérique. Il appartient à cette catégorie d’acteurs dont les décisions privées ont eu des effets publics. Son parcours rappelle que le développement économique ne se construit pas uniquement par les politiques publiques, mais aussi par des prises de risque privées, souvent massives, parfois contestées, toujours exposées.

Son histoire est donc double. Elle est celle d’un homme qui, très jeune, a pris position dans des secteurs où le Sénégal joue une partie de son autonomie. Mais elle est aussi celle d’un dirigeant désormais confronté à l’épreuve la plus sévère : celle de la justice, du temps long judiciaire, de la réputation et de la confiance.

Quelles que soient les suites de la procédure, Khadim Bâ restera une figure révélatrice d’une époque. Celle d’un Sénégal qui veut produire son énergie, financer ses entreprises, moderniser son agriculture, développer ses infrastructures et faire émerger des capitaines économiques nationaux. Mais aussi celle d’un pays où la consolidation de l’État de droit, la sécurité juridique et la qualité du dialogue entre puissance publique et secteur privé deviennent des conditions essentielles de la souveraineté.

Au fond, son parcours raconte une vérité simple : les économies émergentes ne manquent pas seulement de projets. Elles ont besoin d’hommes et de femmes capables de porter le risque, d’institutions capables d’encadrer ce risque, et d’un système judiciaire capable de trancher avec clarté, célérité et équité. Khadim Bâ se trouve aujourd’hui au croisement de ces trois exigences. C’est ce qui fait de son portrait non seulement l’histoire d’un entrepreneur, mais le miroir d’un moment décisif pour l’économie sénégalaise.

Mérimé Wilson

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