Serigne Ndanck Mbaye, l’ingénieur de la précision devenu stratège des corridors ouest-africains

Dans la logistique, certains dirigeants viennent du quai, d’autres du tarmac, d’autres encore de la vente ou de la finance. Serigne Ndanck Mbaye, lui, vient d’un univers où l’erreur n’est pas une option : celui du laboratoire, de la chaîne du froid, des normes sanitaires et du vaccin. Avant de devenir l’un des cadres sénégalais les plus expérimentés du freight forwarding en Afrique de l’Ouest, il a commencé par apprendre la rigueur dans un domaine où chaque procédure engage la santé publique. À l’Institut Pasteur de Dakar, il a dirigé l’unité de production du vaccin contre la fièvre jaune, expérience fondatrice qui l’a placé très tôt face aux exigences de fabrication, de conservation, de conformité et de distribution internationale. DHL Logistics of Things rappelle que ce passage par le vaccin, transporté sous conditions strictes vers l’Afrique, l’Europe et les États-Unis, a éveillé son intérêt pour la logistique.
Cette origine scientifique n’est pas une anecdote de carrière. Elle explique une grande partie de son style. Chez Serigne Ndanck Mbaye, la logistique n’est pas seulement un métier de flux, de navires, d’avions, d’entrepôts ou de douanes. C’est d’abord une discipline de précision. Un art de l’anticipation. Une capacité à organiser l’incertitude pour que la marchandise, le médicament, l’équipement industriel ou l’aide humanitaire arrive au bon endroit, au bon moment, dans les bonnes conditions. Là où beaucoup voient des colis, des conteneurs et des documents de transit, lui semble avoir vu très tôt un système vivant, fait de délais, de contraintes, de risques et de décisions rapides.
Depuis mars 2026, son parcours s’écrit dans une nouvelle maison : DP World, où il occupe le poste de Vice President Freight Forwarding West Africa, selon les informations communiquées et la publication du Centre Trainmar de Dakar saluant la nomination de son alumni au poste de Vice President – West Africa Freight Forwarding. Cette arrivée intervient à un moment stratégique pour le Sénégal et pour l’Afrique de l’Ouest. DP World occupe déjà une place majeure dans l’écosystème portuaire dakarois, avec des opérations couvrant notamment la manutention conteneurisée, le stockage et le transport intermodal au Port de Dakar. Le terminal de Dakar affiche une capacité de 900 000 EVP, 710 mètres de quai et plus de 750 employés, selon les données publiées par DP World.
Le choix de DP World donne une résonance particulière à sa trajectoire. Le groupe porte, avec l’État du Sénégal, le projet du port en eau profonde de Ndayane, présenté par DP World comme son plus grand investissement portuaire en Afrique à ce jour, avec une première phase de 837 millions de dollars et une seconde phase annoncée à 290 millions de dollars. Dans ce contexte, l’arrivée d’un dirigeant formé à l’école du terrain, de la performance opérationnelle et du management régional n’est pas seulement une évolution personnelle. Elle s’inscrit dans une transformation plus large : celle d’un Sénégal qui cherche à convertir sa position géographique en avantage logistique durable.
Le parcours de Serigne Ndanck Mbaye est celui d’une montée en responsabilité continue, presque méthodique. Après l’Institut Pasteur, il entre chez DHL en 2004 comme Gateway and Hub Manager au Sénégal. Il y apprend la mécanique des opérations aériennes, des importations, des exportations et du dédouanement. C’est une école exigeante : celle des délais serrés, des indicateurs de qualité, des réseaux internationaux et des engagements clients. Business Insider Africa relève qu’il a commencé sa carrière DPDHL chez DHL Express Sénégal comme Hub & Gateway Manager avant d’occuper plusieurs fonctions dans différents pays du réseau.
Cette première séquence le conduit ensuite en Angola, où il prend en charge les opérations terrestres et les programmes opérationnels de DHL Express. Puis il revient dans un périmètre régional couvrant le Sénégal, le Cap-Vert et la Guinée-Bissau comme Operations Manager. Ce passage par l’opérationnel pur lui donne une connaissance rare des réalités africaines de la logistique : infrastructures parfois contraintes, volatilité des volumes, exigences douanières, multiplicité des interlocuteurs, pression des clients, coûts à maîtriser et qualité de service à garantir. Ce n’est pas encore la grande direction régionale. C’est plus important : c’est le socle.
À partir de 2011, Serigne Ndanck Mbaye bascule vers le freight forwarding avec DHL Global Forwarding Sénégal, où il devient Country Manager. C’est là que son profil prend une autre dimension. Il ne s’agit plus seulement d’exécuter des opérations, mais de piloter une entité, de développer un portefeuille, de structurer des équipes, de bâtir une performance et de repositionner une activité dans un marché compétitif. En 2018, DHL Global Forwarding annonce sa nomination comme Cluster Head pour le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Ghana, basé à Accra, tout en assumant la responsabilité de Country Manager au Ghana. La communication de l’époque souligne qu’il avait auparavant dirigé DHL Global Forwarding Sénégal depuis 2011 et conduit l’activité à une croissance annuelle à deux chiffres.
Ce passage au Ghana marque une inflexion décisive. Serigne Ndanck Mbaye cesse d’être uniquement un dirigeant national pour devenir un dirigeant de plateforme régionale. Il doit composer avec plusieurs marchés, plusieurs cultures économiques, plusieurs cadres réglementaires et plusieurs niveaux de maturité logistique. De 2018 à 2025, il exerce comme CEO West Africa et Country Head Ghana, avec une responsabilité directe sur le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Sénégal et d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, hors Nigeria dans un premier temps. En février 2025, son périmètre s’élargit encore avec une triple responsabilité : Managing Director Nigeria, Managing Director Ghana et CEO West Africa. Dans une région où le Nigeria représente à lui seul un marché continental par sa taille, son intégration à ce périmètre donne la mesure de la confiance placée dans sa capacité à gérer la complexité.
Son expérience chez DHL s’inscrit dans l’un des métiers les plus sensibles du commerce international. Le freight forwarding n’est pas une simple activité d’intermédiation. C’est une fonction stratégique, qui relie les producteurs aux marchés, les importateurs aux fournisseurs, les ports aux hinterlands, les compagnies maritimes aux industriels, les administrations douanières aux entreprises. DHL Group décrit les services de Global Forwarding comme couvrant le fret aérien, maritime et terrestre, les solutions multimodales, les projets industriels et les services douaniers. La division opère dans plus de 115 pays, avec environ 45 000 employés et plus de 200 000 clients.
Ce niveau d’exposition explique la valeur d’un dirigeant comme Serigne Ndanck Mbaye. Dans un environnement marqué par la volatilité des taux de fret, les tensions géopolitiques, les ruptures de capacité, les chocs sanitaires et les recompositions des routes commerciales, la compétence logistique devient un avantage concurrentiel. DHL Group souligne d’ailleurs que les services de forwarding sont directement exposés aux cycles du commerce mondial, aux politiques tarifaires et aux accords commerciaux. Pour un pays comme le Sénégal, qui ambitionne de renforcer son rôle de hub, cette compétence n’est plus périphérique. Elle devient centrale.
L’autre dimension du parcours de Serigne Ndanck Mbaye tient à son rapport à la logistique humanitaire. Lorsqu’il exerce comme Country Head et Directeur général à Dakar, il assume aussi la responsabilité Sub-Saharan Africa Head of Aid & Relief Services. Ce rôle dit quelque chose de son profil. La logistique humanitaire ne tolère ni lenteur bureaucratique, ni approximation opérationnelle. Elle impose de livrer dans des environnements fragiles, sous pression, avec des partenaires internationaux, des contraintes sécuritaires, sanitaires ou climatiques. Elle renoue aussi avec son premier univers : celui de la santé publique, de l’urgence et de l’impact direct sur les populations.
Cette cohérence est peut-être l’un des traits les plus forts de son itinéraire. Serigne Ndanck Mbaye n’a pas changé de monde en quittant le laboratoire pour la logistique. Il a déplacé la même exigence vers une échelle plus large. Le vaccin lui a appris la criticité. DHL lui a appris la vitesse, le réseau et la performance. Le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Nigeria, l’Angola, le Sénégal et les autres marchés ouest-africains lui ont appris la complexité régionale. DP World lui offre désormais un terrain où ces compétences peuvent se conjuguer avec les grandes infrastructures, les corridors commerciaux et la transformation portuaire.
À ce niveau, le sujet dépasse le portrait individuel. Il interroge la place des talents sénégalais dans la nouvelle économie des flux. Le leadership économique africain ne se construit plus seulement dans la banque, les télécoms, l’énergie ou l’administration publique. Il se joue aussi dans la logistique, les ports, les entrepôts, les systèmes douaniers, les plateformes numériques de suivi, les corridors sous-régionaux et les solutions multimodales. DP World affirme d’ailleurs que ses implantations au Sénégal visent à améliorer l’efficacité des chaînes d’approvisionnement en intégrant opérations portuaires, logistique et distribution.
Serigne Ndanck Mbaye appartient à cette catégorie de dirigeants africains qui ont bâti leur légitimité par l’exécution avant d’accéder à la stratégie. C’est une différence importante. Son autorité ne repose pas sur un récit abstrait du management, mais sur une connaissance concrète des opérations : le fret aérien, le fret maritime, le dédouanement, les entrepôts, la distribution, les projets industriels, les urgences humanitaires, les indicateurs de qualité, les coûts et les équipes. Il a connu la chaîne depuis ses maillons les plus techniques jusqu’à ses arbitrages les plus régionaux.
Sa formation raconte la même histoire. Ingénieur biologiste et sanitaire formé à l’École Supérieure Polytechnique de Dakar, il complète ensuite son profil par un Master 2 en logistique et transport au Centre Trainmar de Dakar, en partenariat avec l’Université du Littoral Côte d’Opale, dont il sort avec la mention « Very Good » et le rang de meilleur de sa promotion, selon les éléments de parcours fournis. Ce double ancrage, scientifique et logistique, explique la singularité du profil. Il n’est ni un pur financier de la supply chain, ni un commercial devenu manager par progression classique. Il est un ingénieur de la méthode devenu dirigeant de réseaux.
Dans l’économie sénégalaise contemporaine, son parcours a valeur de signal. Il montre qu’un cadre formé à Dakar peut diriger des périmètres régionaux complexes, prendre des responsabilités au Ghana et au Nigeria, puis revenir dans le champ stratégique sénégalais par l’une des entreprises les plus structurantes du commerce international. Il montre aussi que la logistique, longtemps perçue comme une fonction support, est devenue un espace de pouvoir économique. Celui qui maîtrise les flux ne se contente pas d’accompagner la croissance. Il peut l’accélérer, la sécuriser et parfois la rendre possible.
Serigne Ndanck Mbaye incarne ainsi une forme de leadership sobre, technique et régionalisé. Un leadership moins spectaculaire que certaines trajectoires entrepreneuriales, mais souvent plus décisif pour la compétitivité réelle des économies. À l’heure où l’Afrique de l’Ouest cherche à fluidifier ses échanges, réduire ses coûts logistiques, mieux connecter ses ports à ses marchés intérieurs et tirer parti de la ZLECAf, des profils comme le sien deviennent stratégiques. Ils ne promettent pas seulement une vision. Ils savent la faire circuler.
Son histoire, au fond, est celle d’un homme passé de la protection du vivant à l’organisation du mouvement. Du vaccin au conteneur, du laboratoire au hub, de Dakar à Accra, de Lagos aux corridors ouest-africains, Serigne Ndanck Mbaye a construit une carrière rare par sa cohérence. Dans une région où l’avenir économique dépendra autant des infrastructures que de la qualité des femmes et des hommes capables de les piloter, son parcours rappelle une évidence : les grands hubs ne se bâtissent pas uniquement avec du béton, des grues et des quais. Ils se bâtissent aussi avec des dirigeants qui comprennent que la logistique est une affaire de confiance, de précision et de temps gagné.
Mérimé Wilson



