Jean Fall, bâtisseur de passerelles entre cinéma africain, finance et influence culturelle

À la frontière du cinéma, de l’investissement, de la diplomatie culturelle et de l’entrepreneuriat, Jean Fall construit depuis près d’une décennie un parcours singulier. Fondateur de Cinewax, producteur, connecteur d’écosystèmes et désormais acteur des relations investisseurs pour Logical African Stories, il incarne une génération qui ne considère plus les industries créatives africaines comme un simple champ culturel, mais comme une véritable classe d’actifs stratégique.
Il y a des trajectoires qui ne se lisent pas seulement à travers des postes occupés, mais à travers les ponts qu’elles construisent. Celle de Jean Fall appartient à cette catégorie. Entre Paris, Dakar, Lagos, New York et les grands marchés internationaux du film, le fondateur de Cinewax avance avec une intuition forte : le cinéma africain, l’animation, les contenus numériques, les festivals, les plateformes et les talents créatifs du continent ne relèvent plus seulement de la passion culturelle. Ils constituent un secteur économique à structurer, financer, distribuer et internationaliser.
Formé en droit à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Jean Fall a d’abord acquis une base intellectuelle solide avant de se tourner vers les industries culturelles et créatives. Son parcours s’est ensuite enrichi d’une expérience Fulbright NGO Leaders Fellowship 2023-2024, un programme franco-américain destiné aux responsables d’organisations, fondations, ONG et acteurs de l’économie sociale et solidaire. Cette immersion américaine lui a permis d’élargir son réseau et de travailler au contact d’institutions comme African Film Festival Inc. et Black Public Media, deux structures reconnues dans la valorisation des cinémas africains et afro-descendants.
Mais c’est avec Cinewax que Jean Fall pose la première pierre de son identité professionnelle. Créée en 2015, l’association franco-sénégalaise s’est donné pour mission de promouvoir le cinéma africain, avec une double ambition : valoriser les films et cultures africaines en France, tout en facilitant l’accès au cinéma au Sénégal. Cette intuition, simple en apparence, était déjà stratégique : résoudre l’un des grands problèmes structurels du cinéma africain, celui de la circulation des œuvres.
Au fil des années, Cinewax devient plus qu’un projet culturel. L’organisation développe des événements dans plus de dix pays, des festivals, une activité de distribution, des contenus, un catalogue de films et des initiatives autour du streaming. La structure a notamment lancé l’Online African Film Festival en 2018, présenté comme un festival de films africains en ligne, avec une ambition de diffusion internationale. Dans un secteur où les talents existent mais où les circuits économiques restent fragmentés, Jean Fall occupe une place particulière : celle du bâtisseur d’infrastructures invisibles.
Son profil se distingue aussi par sa capacité à passer du terrain culturel à la logique d’investissement. Depuis décembre 2025, il intervient dans les relations investisseurs pour Logical African Stories, présenté comme le premier fonds de private equity dédié aux industries créatives africaines, adossé à Logical Content Ventures, société du groupe Logical Pictures. Son rôle couvre la relation avec les investisseurs institutionnels, les family offices, les UHNWI, les bailleurs de développement, ainsi que l’identification d’opportunités d’investissement dans les industries créatives africaines.
Cette évolution est significative. Elle montre que Jean Fall ne se limite plus à promouvoir des œuvres ou à produire des événements. Il se positionne désormais sur l’un des nœuds décisifs de l’économie créative africaine : le capital. Car le défi n’est plus seulement de raconter l’Afrique autrement. Il est de financer les studios, les catalogues, les plateformes, les talents, les marchés et les modèles économiques capables de transformer la créativité en puissance industrielle.
Cette logique se retrouve également dans son rôle de Lead Producer Market pour l’Afriff Film and Content Market à Lagos. En 2025, il a supervisé la production de la première édition de ce marché, avec des responsabilités allant des relations avec les partenaires internationaux à la négociation avec les distributeurs et acheteurs, en passant par la programmation, les projections privées, le marketing, la gestion des VIP, les relations institutionnelles et la coordination opérationnelle. Là encore, son rôle dépasse la simple production événementielle. Il touche à l’architecture d’un marché : faire se rencontrer créateurs, diffuseurs, investisseurs, acheteurs et institutions.
Jean Fall intervient aussi comme consultant expert en industries culturelles et créatives auprès du Digital for Development Hub, initiative européenne dédiée à un avenir numérique durable. Dans ce cadre, il a contribué à la conception de critères de sélection pour un Creative Economy Award & Challenge doté de 30 000 dollars, à l’identification de plus de 40 startups africaines dans le film, l’animation, le gaming, l’IA, la réalité virtuelle, les VFX et les services technologiques créatifs. Ce passage par le numérique confirme une autre dimension de son profil : sa compréhension de la convergence entre culture, technologie et investissement.
Au Sénégal, son engagement prend une portée plus institutionnelle avec son rôle de vice-président de la commission CCI au sein du CNE Sénégal. Il y travaille sur la stratégie globale des industries culturelles et créatives dans le cadre de la Vision Sénégal 2050, avec des axes liés aux alliances internationales, aux partenariats public-privé, à la structuration des acteurs locaux et à la conception d’un véhicule d’investissement pour les entreprises créatives en Afrique de l’Ouest.
C’est peut-être là que son profil devient le plus intéressant. Jean Fall appartient à cette génération de professionnels sénégalais et afro-diasporiques capables de relier les mondes : l’Europe et l’Afrique, la culture et la finance, le storytelling et la stratégie, les festivals et les fonds d’investissement, les créateurs et les décideurs. Il ne travaille pas seulement dans les industries créatives. Il travaille à leur institutionnalisation.
Son parcours raconte aussi une mutation plus large. Longtemps, les industries créatives africaines ont été regardées à travers le prisme du talent, de la passion et de la visibilité internationale. Aujourd’hui, elles entrent dans une autre phase : celle de la structuration économique, de la propriété intellectuelle, de la monétisation, de l’exportation, de la data, des plateformes, de la coproduction et du capital patient. Dans ce basculement, des profils comme Jean Fall jouent un rôle essentiel : ils traduisent les langages. Ils parlent aux artistes sans perdre les investisseurs, comprennent les institutions sans s’éloigner du terrain, et pensent les marchés sans sacrifier l’identité culturelle.
Jean Fall n’est pas encore une figure grand public. Il appartient plutôt à cette catégorie d’acteurs d’influence dont l’impact se mesure dans les connexions ouvertes, les projets rendus possibles, les écosystèmes consolidés et les capitaux orientés vers de nouveaux secteurs. Dans une économie sénégalaise qui cherche à diversifier ses relais de croissance, son parcours rappelle une évidence stratégique : la culture n’est pas un supplément d’âme. Bien structurée, elle peut devenir une industrie, un levier d’emploi, un actif d’exportation et un instrument de souveraineté narrative.
Jean Fall avance ainsi à la croisée de deux batailles : donner aux histoires africaines les moyens de circuler, et donner aux industries créatives africaines les moyens de compter. C’est dans cet entre-deux, exigeant et encore peu balisé, que se dessine la vraie portée de son leadership.
Mérimé Wilson



