Où se forment les dirigeants sénégalais : enquête sur les cinq principaux viviers

Aucune institution sénégalaise ne publie de statistique croisant l’établissement d’origine et la fonction de direction occupée. Ce classement a donc été construit à partir d’indicateurs vérifiables et de sources publiques, avec ses zones d’ombre assumées.
Une question sans réponse officielle
Demander quelle école forme le plus de dirigeants au Sénégal revient à poser une question à laquelle aucune administration ne répond. Ni le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, ni l’Agence nationale de la statistique et de la démographie, ni les organisations patronales ne tiennent de registre reliant le diplôme d’origine d’un directeur général à sa fonction actuelle. Les écoles, elles, communiquent volontiers sur leurs anciens les plus visibles, mais jamais sur la proportion de leurs diplômés qui atteignent effectivement un comité de direction.
Ce classement repose donc sur cinq indicateurs mesurables. Le premier est le volume : nombre annuel de diplômés et taille du stock d’anciens, car un vivier de dirigeants suppose d’abord une masse critique. Le deuxième est l’ancienneté, rapportée au délai réel qui sépare un diplôme d’un poste de direction générale, généralement compris entre quinze et vingt-cinq ans. Le troisième est la sélectivité à l’entrée. Le quatrième est la traçabilité, c’est-à-dire l’existence de parcours documentés menant de l’établissement à une fonction dirigeante avérée. Le cinquième est la reconnaissance externe : accréditations, tutelle institutionnelle, positions dans les classements régionaux.
Le contexte général donne la mesure du sujet. Le ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, Abdourahmane Diouf, a indiqué en juillet 2025 que le Sénégal comptait 286 169 étudiants inscrits dans le public et le privé, encadrés par 2 495 enseignants-chercheurs, répartis entre 9 universités publiques et 298 établissements. Le pays forme, selon la même source, environ 800 ingénieurs par an, un volume que le ministre juge lui-même insuffisant. C’est dans cet ensemble que se recrutent, chaque année, quelques dizaines de futurs dirigeants.
1. L’École nationale d’administration, la voie la plus courte vers le sommet

Aucun établissement sénégalais n’affiche un rendement comparable en matière d’accès aux fonctions de commandement. L’ENA, héritière de l’École nationale d’administration et de magistrature qui porta ce nom de 1975 à 1995, forme les corps d’où sortent les inspecteurs des impôts et domaines, du Trésor, des douanes, les administrateurs civils et les diplomates. Ce sont ces corps qui fournissent ensuite les directeurs généraux d’agences, les secrétaires généraux de ministères et une part importante des dirigeants du secteur parapublic.
La sélectivité y est sans équivalent dans le pays. En 2011, le directeur de l’école d’alors, Mamadou Tall, indiquait au quotidien Le Soleil que 18 000 candidatures avaient été enregistrées pour 147 places ouvertes, tous cycles et sections confondus, soit un taux d’admission inférieur à un pour cent. L’école reste par ailleurs la seule filière de formation du pays qui garantit un emploi à ses sortants.
La traçabilité, elle, est écrasante. Moustapha Niasse, Mamadou Lamine Loum et Ousmane Tanor Dieng en sont issus. Plus récemment, Ousmane Sonko en est sorti diplômé en 2001, section Impôts et Domaines, et Bassirou Diomaye Faye a suivi le même chemin après des études de droit à l’Université Cheikh Anta Diop. La configuration actuelle du sommet de l’État sénégalais est, à cet égard, un fait statistique autant que politique.
La limite de cet indicateur doit être posée nettement : l’ENA produit des dirigeants publics. Elle n’irrigue le secteur privé que par transfert, lorsqu’un haut fonctionnaire rejoint une entreprise ou une institution financière.
2. L’Université Cheikh Anta Diop, le socle que personne ne compte

Inclure une université dans un classement d’écoles peut surprendre. L’exclure serait pourtant une distorsion. Fondée en 1957, l’UCAD accueille plus de 80 000 étudiants et constitue le passage initial d’une part considérable des cadres sénégalais, y compris de ceux qui rejoignent ensuite une grande école. Bassirou Diomaye Faye a étudié le droit à l’UCAD avant d’intégrer l’ENA. Ce schéma, formation académique généraliste puis spécialisation sélective, est le plus répandu dans les parcours dirigeants sénégalais.
Deux composantes jouent un rôle particulier. La Faculté des sciences économiques et de gestion, créée par le décret n°70-1135 du 13 octobre 1970, alimente les métiers de la finance, du contrôle de gestion et de l’économie appliquée. La Faculté des sciences juridiques et politiques fournit le socle juridique dont dépendent les carrières administratives et les directions juridiques d’entreprise.
L’UCAD souffre d’un handicap structurel dans ce type d’exercice : elle ne dispose pas d’un réseau d’anciens organisé et communicant comme celui des écoles privées. Sa contribution réelle est donc systématiquement sous-évaluée dans les palmarès, alors qu’elle est probablement, en volume absolu, le premier fournisseur de cadres du pays.
3. Le Groupe ISM, la machine à volume du secteur privé

Créé en 1992 par Amadou Diaw avec vingt-cinq étudiants, l’ISM est devenu le premier producteur privé de diplômés en management du pays. L’établissement a célébré la sortie de 2 500 diplômés le 12 juillet 2025 au Dakar Arena de Diamniadio, puis de 3 000 diplômés le 11 juillet 2026. Le groupe revendique un réseau d’environ 20 000 anciens et une dizaine de campus répartis entre Dakar, Saint-Louis, Thiès, Mbour, Kaolack et Ziguinchor. Son nouveau Campus Baobab a ouvert à Dakar en janvier 2025.
Sur le plan capitalistique, le groupe est passé sous contrôle majoritaire de Galileo Global Education en 2017, opération qui a fait entrer une école dakaroise dans un ensemble éducatif international. Sur le plan académique, l’ISM figure régulièrement en tête des classements de Jeune Afrique consacrés aux business schools d’Afrique francophone subsaharienne, aux côtés de BEM Dakar et de Sup de Co Dakar.
La traçabilité est ici plus récente que celle de l’ENA, ce qui est logique compte tenu de l’âge de l’institution. L’école met en avant des parcours comme celui de Fatou Niang Ndiaye, issue de sa première promotion, aujourd’hui directrice générale de la SOPASEN et présidente du Women Investment Club. La première génération ISM atteint aujourd’hui l’âge des directions générales : c’est la décennie qui vient qui mesurera véritablement son rendement.
4. Le Groupe Sup de Co Dakar, l’école du patronat

Créé en 1993 par Ababacar Sedikhe Sy, disparu depuis et à qui la promotion 2025-2026 de l’ISM a rendu hommage, le Groupe Sup de Co Dakar occupe une position singulière : celle d’une école de commerce adossée au tissu patronal, liée par convention à la Chambre de commerce, d’industrie et d’agriculture de Dakar. Cette proximité avec les entreprises constitue son principal avantage comparatif en matière d’insertion aux postes d’encadrement.
Le groupe revendique un réseau d’environ 20 000 anciens, treize pôles de formation, un incubateur académique et des implantations à Dakar, Thiès, Saint-Louis, Banjul, Djibouti et Sandiara. Il est reconnu par le CAMES, certifié ISO 9001 et labellisé centre d’excellence de l’UEMOA. Parmi ses anciens figurent des dirigeants du secteur bancaire et des services, à l’image de Maleye Faye, passé par la BICIS, Bank of Africa et Ecobank avant de prendre la direction générale du Groupe Afrika.
C’est également de cet écosystème qu’est née BEM Dakar, implantée en 2008 à la faveur d’un partenariat avec l’école bordelaise devenue KEDGE Business School, sous l’impulsion de Pape Madické Diop, alors directeur du développement de Sup de Co Dakar.
5. Le CESAG, le vivier des dirigeants financiers

Le Centre africain d’études supérieures en gestion est le seul établissement de cette liste dont la vocation dirigeante est inscrite dans le statut. Créé en 1978 dans le cadre de la Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest, entré en activité en 1985, il a été repris le 16 novembre 1995 par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest pour le compte des États membres de l’UEMOA. Son conseil d’administration est présidé par le gouverneur de la BCEAO, Jean-Claude Kassi Brou, qui a présidé la rentrée solennelle 2025-2026 le 30 octobre 2025 à Dakar.
L’entrée se fait sur concours ou sur dossier, ce qui distingue le CESAG de la plupart des établissements privés de la place. Son Master en banque et finance, créé en 2001, et le DESCOGEF, deuxième diplôme du cursus d’expertise comptable de l’UEMOA dont il assure le pilotage, en font une filière directe vers les directions financières, les cabinets d’audit et les états-majors bancaires de la sous-région.
Sa faiblesse, dans le cadre précis de cette enquête, est aussi sa force : le CESAG est un établissement régional. Ses diplômés sénégalais ne représentent qu’une fraction de ses promotions, ce qui réduit mécaniquement sa contribution au vivier national tout en élargissant son influence à l’ensemble de l’espace UEMOA.
Les établissements que le classement ne récompense pas encore
BEM Dakar est régulièrement citée comme première business school d’Afrique francophone subsaharienne par Jeune Afrique, distinction obtenue en 2011, 2012, 2013 et 2019, puis confirmée dans l’édition publiée le 15 décembre 2021. L’école revendique 41 programmes de management, environ 1 300 étudiants dont 700 en formation initiale et 600 en formation continue, 29 nationalités et plus de 215 enseignants. Son absence du classement tient à deux facteurs mesurables et non à la qualité : un volume limité et une création en 2008, trop récente pour que ses diplômés initiaux aient atteint l’âge des directions générales. Son influence passe surtout par l’executive education, qui forme des cadres déjà en poste.
L’Institut africain de management figure lui aussi de manière constante dans les palmarès régionaux et constitue le concurrent historique direct de l’ISM sur le marché dakarois.
L’angle mort de la filière ingénieur
Une part significative des dirigeants sénégalais ne vient pas des écoles de gestion mais des écoles d’ingénieurs. L’École polytechnique de Thiès, créée en 1973 par Léopold Sédar Senghor avec le parrainage de Polytechnique Montréal, a formé en cinquante ans plusieurs générations de directeurs généraux, de ministres et d’experts des institutions publiques et internationales. Sa promotion 2026, dont la cérémonie de sortie s’est tenue le 8 août 2026, compte 150 ingénieurs et 38 titulaires de master. Elle a pour parrain le ministre des Infrastructures Déthié Fall, issu de la 24e promotion en génie électronique. L’ancienne ministre Maïmouna Ndoye Seck est issue de la promotion 1987.
Le recrutement se fait par concours ouvert aux bacheliers scientifiques de moins de vingt-deux ans, ce qui place l’établissement parmi les plus sélectifs du pays. Rapporté à ses effectifs, son taux de production de dirigeants est probablement le plus élevé de tous les établissements cités ici.
Le facteur étranger, variable décisive du secteur privé
Une lecture strictement nationale de la formation des dirigeants sénégalais serait trompeuse. Les postes de direction générale des grandes entreprises privées et des filiales de groupes internationaux restent largement occupés par des diplômés d’écoles étrangères, souvent après un premier cycle sénégalais. Sékou Dramé, directeur général du Groupe Sonatel (2018-2025), est ingénieur télécoms diplômé de l’École nationale supérieure des télécommunications, aujourd’hui Télécom Paris. Le schéma se répète dans la banque, l’assurance et le conseil, où le passage par une grande école française, une université nord-américaine ou un MBA international fonctionne encore comme un accélérateur de carrière.
Ce constat pose la vraie question du secteur : celle de la capacité des établissements sénégalais à produire non seulement des cadres, mais des profils immédiatement crédibles pour des conseils d’administration internationaux.
Ce que cette enquête ne peut pas établir
Trois limites doivent être énoncées. La première tient à l’absence de dénominateur : sans le nombre total de diplômés par promotion et par établissement sur trente ans, il est impossible de calculer un taux de production de dirigeants, seulement d’estimer des volumes. La deuxième tient au biais de visibilité : les écoles communiquent sur leurs réussites, jamais sur leurs promotions entières, ce qui surreprésente mécaniquement les établissements dotés d’un service communication actif. La troisième tient à la définition même du dirigeant, qui varie selon que l’on retient les directeurs généraux, les membres de comités exécutifs, les entrepreneurs propriétaires ou les responsables d’agences publiques.
Une mesure rigoureuse supposerait un travail de recensement systématique des parcours de formation des dirigeants des cinq cents premières entreprises et institutions du pays. Ce chantier n’a jamais été mené au Sénégal. Il constituerait, s’il l’était, l’un des outils de pilotage les plus utiles pour l’enseignement supérieur national comme pour les entreprises qui recrutent.
Oswald F, Mérimé Wilson



