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Boubacar Correa, le banquier qui bâtit la finance islamique ouest-africaine depuis Dakar

Depuis un immeuble du Domaine du Littoral, aux Almadies, un dirigeant sénégalais pilote un ensemble bancaire que peu d’observateurs savent situer avec précision. Boubacar Correa est directeur général de Tamweel Africa Holding, la société faîtière qui contrôle les quatre banques islamiques du groupe de la Banque islamique de développement en Afrique de l’Ouest. Sa trajectoire raconte moins une ascension personnelle qu’une entreprise de longue haleine : faire passer la finance conforme à la charia du statut de curiosité réglementaire à celui de segment bancaire crédible.

Un poste d’observation rare

Tamweel Africa Holding a été créée en 2009 par la Société islamique pour le développement du secteur privé, l’institution du groupe de la Banque islamique de développement dédiée au secteur privé. Son mandat est explicite : construire en Afrique subsaharienne un réseau de banques modernes fonctionnant selon les principes de la finance islamique. La holding est aujourd’hui installée à Dakar et détient quatre filiales, la Banque islamique du Sénégal, la Banque islamique du Niger, la Banque islamique de Guinée et la Banque islamique de Mauritanie.

La position est singulière. Dans l’UEMOA, les banques entièrement islamiques se comptaient encore récemment sur les doigts d’une main, et les deux principales, au Sénégal et au Niger, appartiennent au périmètre de Tamweel. Elles ne représentaient en 2023 qu’une fraction infime des actifs bancaires de l’Union. Diriger cet ensemble, c’est donc occuper à la fois une place dominante dans un marché de niche et un poste d’avant-garde dans un marché à construire.

La méthode : élargir la gamme avant d’élargir la carte

Lors du dixième anniversaire du groupe, célébré à Dakar les 29 et 30 novembre 2019 en marge du deuxième Sommet africain de la fintech islamique, Boubacar Correa avait exposé une lecture qui reste la matrice de son action. Le groupe employait alors plus de 500 personnes, exploitait près de 60 agences, servait plus de 130 000 clients et affichait un bilan consolidé proche de 500 milliards de francs CFA à fin 2018. Le problème n’était pas la taille, mais la profondeur de l’offre : l’essentiel des produits financiers islamiques distribués dans la région se concentrait sur un ou deux instruments.

D’où une stratégie qui privilégie la diversification avant la conquête géographique. Financements participatifs, gestion d’actifs, conseil, banque digitale, assurance islamique, mobilisation de ressources conformes, et un volet formation avec la création d’une académie interne destinée aussi bien aux collaborateurs du groupe qu’aux professionnels du secteur. L’ambition affichée était de faire de la capitale sénégalaise « un hub de la finance islamique dans la sous-région ». Le mot d’ordre communiqué depuis lors par la holding tient en deux priorités, la conformité charia et la digitalisation.

L’année où il a fallu tenir la maison

Le 28 février 2023, le conseil d’administration de la Banque islamique du Sénégal décide de ne pas renouveler le mandat de son directeur général. La décision est enregistrée devant notaire le 3 mars et Boubacar Correa est nommé directeur général par intérim de la filiale, pour six mois renouvelables une fois. La séquence est tendue, la presse dakaroise évoque des désaccords entre actionnaires et un climat interne dégradé.

Il assurera l’intérim jusqu’au 2 avril 2024, date d’entrée en fonction d’Aminata Faye Seck. Entre-temps, il aura porté la parole publique de l’institution lors de son quarantième anniversaire, célébré le 1er mars 2023 à Dakar, en insistant sur la solidité du bilan, sur le renforcement du capital opéré en 2018 puis en 2021, et sur les principes qui distinguent le modèle : interdiction de l’intérêt, partage des profits et des pertes, refus de la spéculation. Cet épisode dit quelque chose de son profil. Il est l’homme que l’actionnaire de référence envoie quand la gouvernance vacille.

Une conviction plus qu’un créneau

Ceux qui l’écoutent dans les cénacles spécialisés retiennent une constante. Boubacar Correa ne défend pas la finance islamique comme un produit de segmentation confessionnelle, mais comme un instrument d’inclusion. Lors du deuxième Gala de la finance islamique tenu à Paris début 2026, il a développé publiquement les axes qui structurent son discours : le rôle de ce modèle dans des économies faiblement bancarisées, l’accessibilité des produits aux ménages modestes, la question du partage effectif du risque, et le déficit de visibilité dont souffre encore le secteur face aux banques classiques.

Cette conviction se prolonge hors du groupe. Il préside le comité d’investissement de Khuwaylid Capital, premier fonds d’investissement islamique à impact d’Afrique de l’Ouest, orienté vers les PME de l’agro-industrie, de la santé et de l’éducation au Sénégal. Sur le plan académique, il a complété son parcours par un certificat MBA Essentials de la London School of Economics and Political Science, obtenu en 2022, et un certificat en stratégie de HEC Paris.

Le tournant de 2025

La reconnaissance est venue du multilatéral. Le 7 octobre 2025, en marge du Forum Invest in Senegal, la Société financière internationale a signé avec la Banque islamique du Sénégal un accord de financement islamique structuré en mourabaha, d’un montant pouvant atteindre 40 millions de dollars. C’est la première opération de finance islamique de l’institution du groupe de la Banque mondiale en Afrique subsaharienne. Objectif affiché : tripler en cinq ans le portefeuille de financements aux micro, petites et moyennes entreprises pour le porter à près de 350 millions de dollars, avec au moins 10 % dédiés aux entrepreneures.

La filiale sénégalaise affichait un total bilan de 1 011 milliards de francs CFA à fin 2024, ce qui la plaçait au quatrième rang du système bancaire national. Le chemin parcouru depuis une décennie donne la mesure de la trajectoire du modèle défendu par la holding.

Ce qui reste à prouver

Trois chantiers restent ouverts et Boubacar Correa en connaît le détail mieux que quiconque. Le cadre réglementaire d’abord, puisque les spécialistes de la zone plaident depuis plusieurs années pour un référentiel comptable adapté, un reporting harmonisé et un traitement fiscal régional cohérent. La concurrence ensuite, car les groupes bancaires conventionnels ouvrent désormais des fenêtres islamiques et des offres takaful, ce qui valide le marché tout en érodant l’avantage de position. L’expansion enfin, le groupe ayant identifié de longue date le Mali, le Bénin et la Côte d’Ivoire comme terrains de développement.

Le dirigeant sénégalais aura passé l’essentiel de sa carrière à défendre une idée simple et longtemps minoritaire : qu’une banque peut être rentable en refusant l’intérêt, la spéculation et l’incertitude contractuelle. Les institutions de développement viennent de lui donner raison sur le principe. Il lui reste à le démontrer à l’échelle.

Mérimé Wilson

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